Troisième assemblée de la Révolution Française, la Convention Nationale siège du 21 Septembre 1792 au 26 Octobre 1795. Son histoire parlementaire foisonne d'évènements considérables aux conséquences démesurées. Elle a fait l'objet d'innombrables études et tentatives de décryptages. Tout a été dit. Tout? Non. Un champ d'investigation résiste encore et toujours à l'examen. Voilà pourquoi.

La Convention mérite les surnoms de volcan, de chaudron, ou de fournaise que l'Histoire lui a donnés. La fondation de la première République démocratique au monde n'est que l'un des formidables progrès qu'on lui doit. Avec le temps, lentement, un grand nombre de ses projets ont abouti. Les conquêtes de la Convention ont dû patienter avant de devenir irréversibles.Citons-en quelques unes: l'abolition de l'esclavage, 1848, le suffrage universel, 1871, la liberté de la presse, 1881, l'école laïque, gratuite et obligatoire, 1882, le service national, 1889, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, 1905, l'impôt progressif, 1919, la sécurité sociale, 1945, l'abolition de la peine de mort, 1981, l'impôt sur la fortune, 1988. Demain, peut-être, d'autres idées débattues à la Convention prendront force de loi.

Pourtant, depuis l'origine, la Convention et les Conventionnels suscitent des jugements contradictoires et, en général, catégoriques. Les contemporains sont divisés et au fil des décennies, l'écho de ces divisions retentit encore. Malgré les siècles, l'action controversée de la Convention reste un vigoureux sujet polémique, comme si, par quelque sombre sortilège, le volcan ne devait jamais s'éteindre tout à fait.

La Convention est perçue avant tout comme violente. Un contraste saisissant l'oppose à la réputation de calme jovial et bienfaiteur acquise par l'Assemblée Constituante. Le Serment du Jeu de Paume, l'Abolition des privilèges lors de la Nuit du 4 Août 1789, la Déclaration des Droits de l'Homme, suscitent une admiration sans réserve. A l'inverse, les Conventionnels sont tenus pour responsables de flots de sang. En un mot, Oui aux gentils de 1789, Non aux méchants de1793.

La Convention se réduit le plus souvent à quelques images-choc, propices au sensationnalisme journalistique, avec sang à la une, caricatures et fait-divers pratiques. Les scènes légendaires représentent toutes des condamnés à mort ou des assassinats. Pêle-mêle, on voit Louis XVI au pied de l'échafaud, auquel un abbé murmure: "Fils de Saint Louis, montez au ciel"; Marie-Antoinette au Tribunal Révolutionnaire, accusée d'inceste, qui "en appelle à toutes les mères"; Marat, peint par David, poignardé dans sa baignoire; Danton déclarant au bourreau: "Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine."; le savant Lavoisier, demandant un délai au Tribunal pour achever une expérience. Le tout est résumé par le mot cent fois répété de Fouquier-Tinville: "Les têtes tombent comme des ardoises".

Et ce, grâce à la machine du "bon docteur Guillotin". Car dans la culture collective, la Convention souffre de la concurrence terrible et déloyale de la guillotine. Véritable animal monstrueux, la guillotine supplante dans l'horreur tous les outils de torture et de mort. La taille de l'instrument, la mise en scène, le caractère géométrique, machinal, implacable, inhumain de la décapitation, laissent une impression si forte, que, comparativement, la pendaison ou l'empoisonnement deviennent presque anodins. Pour son malheur, la Convention cohabite avec ce nouveau Loup-Garou, les Progrès de l'Esprit Humain cohabitent avec le Moyen-Age. Ce sang répandu à grand renfort de publicité laisse dans l'imaginaire une trace que les lois les plus bienfaitrices ne peuvent effacer. Pour notre époque, au parlementarisme plus douillet, cette violence est encore plus dérangeante et encore plus difficile à appréhender.

Autre élément déformant, la Convention grouille et brouille. Son histoire est à la fois extrêmement courte et extrêmement complexe. Les évènements et leurs causes s'enchevêtrent, se bousculent et forment une pelote indémêlable. Le collectif envahit l'histoire. La multitude, les assemblées, les comités, les clubs, les pétitions, les émeutes, les armées de patriotes, de mercenaires, de professionnels, les chefs de toute nature, multiplient le nombre des acteurs influents. Comment dans ces interactions si nombreuses distinguer l'effet de la cause?

Le fil conducteur d'un monarque absolu est plus facilement intelligible. Les dictionnaires ont coutume de consacrer autant de place à Louis XV qu'à la Convention. Pendant le règne de Louis XV, une trentaine d'acteurs principaux, ministres, généraux, princes du sang, chefs du Clergé, occupent la scène. Pourtant, le règne de Louis XV a duré cinquante neuf ans. La Convention dure vingt fois moins longtemps et compte vingt fois plus d'acteurs importants.

Comment s'étonner alors d'une simplification sur quelques noms, d'une tendance à un vedettariat trompeur. Terrain fertile en idées reçues et en préjugés sommaires, en simplications abusives et en propagandes caricaturales, l'image de la Convention se construit schématiquement autour des concepts de terreur, de proconsuls, de faillite, de dictature et de répression. L'extraordinaire complexité politique en fait un perpétuel sujet d'étude historique. Mais d'innombrables investigations approfondies n'ont pas dégagé d'explications indiscutables. Paradoxalement, malgré l'attention soutenue des historiens, la Convention recèle encore des mystères.

Premier mystère, la Convention a de multiples visages. Toutes sortes d'exaltations, générosités, dévouements, attendrissements s'y expriment. L'assemblée passe aussi du grandiose au ridicule, du sublime au monstrueux. Modèles et erreurs, trahisons et fidélités, héroïsmes et bassesses, confusions et urgences, tout s'entrechoque. Les comportements humains ont leur part dans l'écheveau. La diversité des hommes qui composent l'assemblée apporte un début d'explication. Muets et bavards par exemple, s'y côtoient. Chaque Conventionnel mérite à ce titre d'être étudié. Un seul historien, Auguste KUSCINSKI, l'a entrepris. Mais au-delà, la mise en relief de la dimension humaine et individuelle, du vécu des Conventionnels, amène naturellement une série de questions. Pourquoi et comment les Conventionnels sont-ils amenés à condamner leurs propres collègues? Comment se sont-ils entretués? Surtout, comment peuvent-ils poursuivre leur travail législatif dans ce contexte? Comment vivent-ils les proscriptions et les autres évènements terrifiants de la session?

Ensuite, deuxième sujet de perplexité, la Convention opère de nombreuses métamorphoses. La Convention change souvent d'opinion. Elle admire puis éxécre les mêmes hommes. Elle adore puis brûle les mêmes idées. Dans des intervalles très courts parfois, la Convention se renie et se contredit. La vérité d'un jour y devient mensonge le lendemain. Le pouvoir y change de mains. Cette instabilité reste énigmatique. Pourquoi les rapports de force en son sein évoluent-ils constamment? Comment, ensuite, ces hommes, les premiers républicains, laissent-ils, après bien des convulsions, la place à un soldat? Comment la Première République, si puissante, a-t-elle pu si vite s'effondrer?

Ces députés vivent ensuite des évènements extraordinaires. La France, après la Convention, traverse des turbulences politiques continuelles. Avant les Conventionnels, nul n'avait vécu une telle succession de bouleversements. La France connaît une république censitaire, deux fois le régime impérial, deux Restaurations des Bourbons, deux invasions, trois rois, deux nouvelles révolutions, une deuxième république et à nouveau, la dictature impériale! Au milieu de toutes ces secousses, que deviennent les fondateurs de la Première République Une et Indivisible? Que deviennent en particulier, les Conventionnels qui ont condamné le Roi Très Chrétien à l'échafaud? Quelle vision les Conventionnels ont-ils de leur passé, de l'Empire, des Monarchies qui se succèdent? A leur dernière heure, après tant de viscissitudes, comment jugent-ils le monde qui les entoure? Comment voient-ils l'avenir?

Telles sont quelques unes des questions humaines et politiques, que pose l'histoire des Conventionnels. Pour esquisser un début de réponse, il importe de mieux connaître cette population, fascinante à tant d'égards. J'ai donc traité statistiquement les informations disponibles sur les Conventionnels. Pour expliquer la mise en oeuvre par une même assemblée d'orientations politiques contradictoires, pour reconstituer la logique des comportements et des évènements d'apparence aberrante, j'adopte le point de vue d'un hypothétique député "moyen", avec sa mentalité et sa psychologie. J'aborde toutes les circonstances de la session, paisibles, tumultueuses, glorieuses, dramatiques, sous l'angle du député-spectateur. Je tente de suivre au jour le jour l'évolution de son état d'esprit et de ses projets, compte tenu des travaux et des épreuves traversés. Centrant mon propos sur l'enceinte de la Convention, le plus souvent possible, je compare à la situation contemporaine, les circonstances de l'époque. Car ces députés anonymes, ignorés, acteurs de la Convention, ont écrit l'Histoire dans un environnment difficilement imaginable aujourd'hui. Enfin, je retrace autant que possible leur parcours à travers la première moitié du XIXe siècle. Ce parcours permet rétroactivement de mieux comprendre ceux qui avaient entrepris l'émancipation universelle à l'ombre de la guillotine.

J'espère que le lecteur éprouvera autant de plaisir à approcher et à connaître les Conventionnels que j'ai éprouvé d'émotion à les lire et à les entendre. Tel un spectateur fraîchement arrivé de son département, prenez place dans les tribunes et découvrez la Grande Assemblée. Je vous invite dans une salle sombre et austère, au coeur de Paris. Autour de vous, ces quelques centaines d'hommes, chichement vêtus, installés sur des bancs de bois, sont les Représentants du Peuple Français.

Ils vont changer le monde.


(c) Philippe Hernandez - contact@lesfondateursdelarepublique.com