D’où vient, au fond, qu’aujourd’hui, la République officielle soit si ingrate ? D’où vient que la Convention Nationale souffre d’un tel déficit de communication ? Après tant d’années, deux tâches essentielles continuent de ternir l’image de la Convention et des Conventionnels, au point de les rendre infréquentables. La première, leur pêché originel, est la mort de Louis XVI, qui passe pour un meurtre de sang froid. Les Conventionnels ont été marqués à vie parce qu’ils ont tué un roi. Et aujourd’hui, le martyre du roi, parce qu’il frappe les esprits, a un grave effet pervers. Il réduit la gigantesque question politique à un simple rapport de bourreau à victime. Les Conventionnels se donnent-ils la satisfaction d’un caprice et d’une cruauté gratuite ? Leur pouvoir les grise-t-il déjà ? Le Roi en leur pouvoir est-il une poupée à briser entre les mains d’enfants excités ? Le problème, plus complexe, mérite examen.
Le problème de Louis XVI est d’ordre financier. En 1788, il fait appel à la Nation pour lui demander d’accepter de combler un déficit public gigantesque, creusé par lui-même et ses prédecesseurs. Il souhaite obtenir un consentement à l’accroissement de la fiscalité sans changer au fond la hiérarchie sociale et le pouvoir existant. Quand le mouvement révolutionnaire s’ébranle, comme à son habitude, Louis suit successivement diverses politiques incohérentes. C’est la pire des lignes de conduite. Car sciemment ou non, il a multiplié les obstacles à l’émancipation et à la pacification. Il agite des forces hostiles à la Révolution et porte une large responsabilité dans les difficultés de la République. Aussi, sans refaire son procès, il convient de relativiser les faits et de dissiper le malentendu persistant qui ramène la Convention à un sacrilège commis ce 21 janvier 1793.
Louis XVI a eu trois défenseurs, a été accusé de trente-quatre chefs d’accusation, dont celui de haute trahison et a été pris en flagrant délit de parjure. Son jugement a duré deux mois et sa condamnation mûrement pesée. L’idée d’un caprice, d’une cruauté sur un individu sans défense ne se soutient pas.
Louis XVI a été reconnu coupable à la presqu’unanimité des Représentants du Peuple. Pour se représenter l’importance des charges qui pèsent sur sa personne, il convient de se référer à la période de l’Occupation. Pire que de collaborer avec l’occupant, Louis XVI a manoeuvré pour que l’ennemi devienne l’occupant. En 1945, les collaborateurs sont moins coupables. Du moins, Laval et Darnand n’ont-ils pas favorisé l’invasion étrangère. Leur châtiment fut la mort. Le Maréchal Pétain, condamné à mort, vit sa peine commuée au bénéfice de l’âge. Pour tous les Républicains de 1793, le Roi est donc un traître. Le débat ne porte pas sur la culpabilité du roi. Pour la Convention, la réalité des crimes du Roi ne fait aucun doute. L’image de Louis XVI s’est bonnifiée avec le temps mais il faut comprendre qu’en 1792, Louis XVI est un criminel. Certes, humainement, Louis XVI est peut-être bonhomme, mais le représenter comme une innocente victime relève de la caricature. Cette falsification rend l’évènement incompréhensible.
Louis XVI avait le regret de son pouvoir passé. Mais s’il voulait rétablir l’Ancien Régime, avait-il le droit d’enfoncer son royaume dans la guerre civile ? S’il voulait retrouver ses privilèges, avait-il le droit de feindre d’accepter la Constitution ? Pour rétablir le droit divin, avait-il le droit d’appeler à son secours les forces des autres monarques de droit divin ? Sa duplicité l’a en définitive condamné.
En revanche, la Convention est partagée sur la peine à appliquer. Sur 721 votants, une courte majorité de 387 députés vote la mort sans condition. Voilà le noeud du débat. A quelques voix près … En effet, si Louis XVI avait eu la vie sauve, nul doute que l’image de la Convention ne fût devenue aussitôt plus présentable. Mais si Louis XVI avait eu la vie sauve, nul doute non plus que la Convention n’eût pas porté si loin l’enthousiasme de la liberté…
Le douloureux sort réservé au Roi fut acquis à une courte majorité et obtenu, dit-on, sous la pression d’un peuple menaçant.Mais si les Conventionnels avaient disposé des documents probants publiés depuis, tels que les lettres du Roi adressées à ses ambassadeurs et à ses agents, ou celles de la famille royale adressées à la Cour d’Autriche, nul doute que la majorité aurait été plus importante.
D’ailleurs, il faut dépasser le destin de l’individu pour sentir la portée de l’acte. Il faut comprendre la mort du “dernier des rois” comme un serment et un manifeste ; le serment d’établir irréversiblement une République au milieu des monarchies hostiles, le manifeste d’une détermination inébranlable. Le vote des Conventionnels traduit un extraordinaire courage et un fantastique pari sur l’avenir. En tuant Louis XVI, monarque de droit divin, trois cent quatre-vingt sept hommes engagent leur vie. Ils signent leur vote de leur sang. Ils se posent en bouclier de la République, en rempart de la Liberté. En s’exposant les premiers, en remplissant leur pénible devoir, ils assument leur responsabilité historique. Face aux tenants d’un régime encore tout-puissant quatre ans plus tôt, ils protègent la République de leur corps, tel le père qui protège son enfant. Quel furieux désir de progrès, quelle soif d’affranchissement des souffrances et des humiliations, quelle volonté irrépressible de détruire l’Ancien Régime, devaient être les leurs, pour accepter de signer une éxécution, qui retentit à l’époque dans tout l’univers, et qui choque encore aujourd’hui.
Cette condamnation est d’autant plus lourde à porter dans l’Histoire que, par nature, la République manque d’idoles stables. Paradoxalement, la République se prend de tendresse pour les rois et leurs familles. Les mariages princiers augmentent le tirage de la presse. La princesse, admirée, imitée, plainte, est une star, avec la magie en plus. En Angleterre, la Reine est une pièce maîtresse du décor. La pompe royale, les Rois, les Reines, les princesses et les contes de fée alimentent les rêves d’enfants … et d’adultes. Cette confusion entre l’onirisme et la politique rend la mort d’un roi quelque peu satanique. Toutes les considérations rationnelles ne peuvent surmonter ces réactions, de pitié pour la victime, et de dégout pour les bourreaux.
Les Conventionnels, si souvent considérés commes les froids complices d’un meurtre odieux, eurent des scrupules “modernes”. Certains ne votèrent pas la mort du roi, par respect pour la vie humaine. D’autres votèrent la mort, tout en souhaitant que l’éxécution du roi fût la dernière, et en réclamant l’abolition de la peine de mort. En définitive, la majorité appliqua le principe nouveau selon lequel la loi est la même pour tous.


(c) Philippe Hernandez - contact@lesfondateursdelarepublique.com