La deuxième a trait a la personnalité discutable de certains Conventionnels. Barère disait que les membres de la Convention paraîtraient des géants dans l’Histoire. Force est de reconnaître qu’ils n’ont pas cette aura et qu’ils font plutôt figure de fous sanguinaires ou de gnômes craintifs. Aussi, loin des caricatures, il est permis d’esquisser une image renouvelée des Conventionnels. Tout d’abord, la Convention, dans son immense majorité, est composée d’hommes estimables. Qu’ils aient joué un rôle important ou qu’ils n’aient eu qu’une influence modeste, ils ont désiré le bien public. La thèse d’une assemblée de barbares, de cannibales et de buveurs de sang, de voleurs et de pillards, n’est qu’une des nombreuses légendes partisanes auxquelles la Convention a donné naissance. Le député moyen, en temps normal, est sincére, courageux, dévoué et moralement rigoureux.
Propulsé au milieu de difficultés inouïes, il tente de faire face avec honneur aux responsabilités immenses qui lui incombent brutalement. Mais les Circonstances, avec un C majuscule, sont dantesques et génèrent des comportements déviants. Le paisible législateur républicain se révèle parfois inférieur à sa tâche. Il “craque”. Ses convictions faiblissent, s’amollissent ou disparaissent. Comment s’en étonner ? Quand la réalité s’écarte tellement de ses rêves, des horizons bucoliques de Rousseau ou de Bernardin de Saint-Pierre, il se laisse gagner par le découragement, qui lui fait perdre la foi, ou par la peur, qui l’amène à tous les reniements politiques. Sans cette dégradation des convictions républicaines d’un nombre appréciable de députés à la Convention, il est impossible d’expliquer les errements de la session. Par un curieux retour du destin, parmi ceux-là d’ailleurs, il en est qui regrettent les concessions, et qui, dans la suite de leur carrière, à contre-courant, retournent à leur convictions républicaines. D’autres députés, se sentent d’emblée dépassés ou incompétents. Jamais “à la hauteur des circonstances”, ils se défaussent de leurs responsabilités et cherchent le soulagement du fardeau qui leur a été imposé. Presqu’inconnus, ils n’ont rien à craindre mais se croient en danger. Ils savent en tout cas qu’ils ne sont pas à leur place. Pour y retourner, ils suivent le flot, résignés.
La bonne volonté est presque générale. Faiblesse, timidité, incompétence même, ne sont pas absentes. Mais la culture collective a surtout retenu les énergumènes et les héros. Les énergumènes occupent le devant de la scène. Pris du vertige du pouvoir, ils “déraillent”. Tout d’abord, cette mince catégorie comprend ceux qu’on appelle péjorativement les “proconsuls”. Le prototype en est Carrier. Mais outre qu’au tribunal de l’Histoire, Carrier lui-même, a de sérieures circonstances atténuantes, l’examen attentif de l’action des Représentants en Mission Montagnards révèle un double souci de propagande. D’une part, leurs actes sont souvent plus théâtraux que sanguinaires. Lindet en Normandie, Couthon à Lyon, Maignet dans le Vaucluse, détruisent des maisons. Ils veulent frapper les esprits par des actes spectaculaires et “se montrer” terrifiants. En réalité, leur répression est modérée. D’autre part, leurs crimes supposés sont grossis pour les besoins de la cause. Leurs adversaires s’appuient sur leur propre propagande. Ils récupèrent la surenchère sémantique de la “Terreur”, et les transforment en monstres. En matière de proconsuls, l’arbre du député tyrannique cache donc la forêt des représentants irréprochables. Le sang, là encore, déforme l’histoire vraie.
Par ailleurs, parmi les Représentants en Mission de la Convention Thermidorienne, l’Histoire oublie les quelques “proconsuls blancs”. Le nom de Cadroy mérite de sortir de l’anonymat et de figurer parmi les conventionnels royalistes, atteints de frénésie meurtrière. Cadroy est sans doute au moins aussi déséquilibré que le “proconsul rouge”, Carrier.
Cependant, les conséquences du vertige du pouvoir s’aggravent à mesure que l’on monte dans la hiérarchie de la Convention. Si certains, tels Guffroy ou Reynaud, jouent les roquets, si d’autres, tels Becker ou Beffroi, jouent les mouches du coche, c’est sans conséquence pour le pouvoir.Il en est tout autrement des membres des Comités de gouvernement, dont le pouvoir s’étend sur toute la France. Or, parmi eux, se glissent quelques phénomènes psychologiques. Barère se grise de ses succès de tribune et verse dans une légèreté préoccupante. Vadier et Collot d’Herbois semblent plutôt sujets à la mythomanie. Ivres du pouvoir que leur qualité de membres des Comités leur confère, ils mélangent indistinctement la nécessité du salut public et l’exercice de vengeances et de cruautés terrifiantes.
Ces exemples prouvent que la Convention, pourtant méfiante vis-à-vis du pouvoir personnel, consciente du danger de corruption, n’a pas su ou pu maintenir les mécanismes de contrôle qu’elle avait mis au point. Les circonstances l’ont amené à déléguer en confiance. Heureusement, dans le cas général, les députés, tout à coup investis de pouvoirs colossaux, en ont fait salutaire usage et sont restés lucides malgré leurs responsabilités. Ajoutons que la dictature, dans les institutions de la République Romaine, et aujourd’hui, l’article 16 de la Constitution de la Vème République Française, qui confère au Président de la République les pleins pouvoirs en cas de crise, ne présentent pas d’autres garanties que le sens civique des magistrats investis.
Une autre image largement véhiculée de la Convention est celle d’énergumènes, dépourvus de convictions, motivés par le seul arrivisme pécuniaire et politique. Là encore, les circonstances expliquent partiellement ce type de comportement. A une époque où les cadres anciens de la société ont disparu, les candidats au suffrage du peuple ont naturellement de l’ambition. La nature a horreur du vide, la société politique aussi. Dans l’ensemble, si l’on s’en tient aux chiffres, les Conventionnels mus par une noble ambition politique n’ont pas cèdé à l’égoïsme et à l’arrivisme. Même si les “pourris” prennent place au premier rang des Conventionnels connus, tels Tallien, Fréron et Barras, ils restent un élément marginal.


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