En 1854, la mort du dernier Conventionnel fait de la Convention une puissance inhumaine et surnaturelle. Elle entre dans la légende et son fantôme plane désormais dans l’au-delà. Car, même diversement apprécié, chacun admet que son rôle historique fut extraordinaire. Henri Martin, qui termine son Histoire de France, ne choisit pas entre l’ange et le démon : “Les trois ans que dura la Convention compteront dans l’Histoire autant que trois siècles. Le nom de cette grande et terrible assemblée, tant admirée et tant maudite, soulèvera d’éternelles disputes et agitera à jamais la mémoire des hommes … Quand on lui compare les assemblées des âges qui ont suivi, tout dans le monde, hommes et choses, semble devenu petit.”
Puis, comme sous la Restauration, l’image de la Convention se couvre d’un voile de sang. Sous le Second Empire, les sphères officielles reprennent les poncifs du début du siècle. De son côté, la Religion et le Cléricalisme, si virulents sous Napoléon III, dénoncent, par la bouche d’Amédée Gabourd, son athéïsme, “ses crimes tristement fameux.” et son personnel : “La Convention se composait en très grande majorité d’hommes vulgaires et passionnés, d’esprits étroits, de philosophes sans portée, (…) préoccupés avant tout de leurs intérêts vaniteux, de leurs théories mal comprises, de l’ambition de jouer un rôle.”
Plus grave, la République, qui n’a pu empêcher la fin du suffrage universel, le coup d’état du 2 décembre 1851, le retour de la dictature, apparaît de plus comme un régime fragile. Dans le même temps, de nombreux chefs républicains, tels que Jules Ferry et Edgar Quinet, ne trouvent pas de mots assez durs, et même injustes, pour reprocher à la Convention d’avoir ”érigé la Terreur en système“ et d’avoir terni l’idéal républicain.
La Guerre de 1870, que les Républicains, Gambetta en tête, ont refusé avec vigueur, retourne à nouveau la situation. La République est pacifiste, dans la tradition de Lamartine alors que l’Empire est responsable d’avoir engagé un conflit sans aucune préparation, ”d’un coeur léger“, selon le mot d’Emile Ollivier. Le Ministre de la Guerre affirme : “Il ne manque pas un bouton de guêtres !” Mais la guerre est déclarée le 19 juillet, et aussitôt, les défaites s’annoncent.La Convention est invoquée à plusieurs reprises. Elle joue un rôle de puissance surnaturelle capable surmonter les pires situations. Dès le 15 juillet, le député Kératry s’écrie :”En pareille occasion, la Convention aurait depuis longtemps cesser de délibérer pour agir !“ Le 9 août, Jules Favre propose à la Chambre ”un Comité éxécutif de quize membres, choisis dans son sein, munis des pleins pouvoirs pour repousser l’invasion étrangère !“. Le 13, la Chambre repousse le projet de nouveau Comité de Salut Public. Le 2 septembre, Sedan capitule et Napoléon III est prisonnier. Le 4 septembre, la proclamation officielle de la IIIe République indique : ”La République a vaincu l’invasion en 1792 ; la République est proclamée.“
Chacun s’imagine que, mécaniquement, le régime républicain va repousser l’invasion. La population nourrit la dangereuse illusion d’une victoire prochaine. Or il ne suffit pas de changer de régime, il faut avoir les hommes déterminés et capables de réaliser le redressement, quoi qu’il en coûte. Or, si Gambetta prend en main le Gouvernement de la Défense Nationale, établi à Tours, il est isolé. De septembre à décembre, il invoque la Convention et mobilise la Nation, mais il lui manque “l’audace”. Gambetta, qui subit inertie et conformisme, se refuse à une dictature de salut public. Il ménage les susceptibilités, celle de Thiers, celle des généraux, et de Bazaine en particulier. Or le Maréchal Bazaine capitule honteusement le 27 octobre à Metz avec 200 000 hommes. Cette trahison confirme rétrospectivement le bien-fondé de la politique des Représentants en Mission. Le 30 octobre, Gambetta lance une proclamation retentissante, où il déclare notamment : “Tant qu’il restera un pouce de sol sacré sous nos semelles, nous tiendrons fermes le glorieux drapeau de la Révolution Française !” Puis une nouvelle Levée en Masse est décrétée et organisée. Le 1er décembre encore, il invoque “l’héroïque esprit de la Révolution !” Gambetta réclame la guerre à outrance, décidé à reporter les élections à plus tard, en empêchant le retour des hommes de l’Empire et du Parti de l’Ordre. Mais tout s’écroule autour de lui. Bismarck, qui craint le fantôme de 93, s’exclame : “S’ils avaient six mois devant eux … Mais je ne les leur laisserai pas !” Paris capitule le 23 janvier 1871 et, erreur capitale, Jules Simon, au nom de la République, s’engage le 28 auprès de Bismarck à la tenue d’élections immédiates.
Le reddition de Paris soulève la population incrédule. Le 12 février, une assemblée monarchiste, élue avec précipitation au suffrage universel, se réunit à Bordeaux. Thiers signe des préliminaires de paix le 26 à des conditions infâmantes.Puis sous la présidence de Thiers, l’Assemblée entreprend la lutte contre la Commune. La Convention, honorée à Tours par Gambetta, l’est aussi dans Paris révolté où la Commune constitue un Comité de Salut Public et ressuscite le calendrier républicain. Thiers et l’Assemblée, installée à Versailles, triomphent. Le 10 mai, est signé le Traité de Francfort. la France perd 3 départements, 5 milliards d’indemnité et accepte l’occupation de 43 départements. Le 28 mai, la Commune est écrasée par des soldats Français prisonniers, libérés pour l’occasion par Bismarck.
Puis, cahin-caha, la IIIe République s’installe. Les hésitations et les rivalités des monarchistes, divisés entre leurs prétendants, permettent aux républicains de regagner progressivement du terrain. Thiers, le 12 novembre 1872, abandonne le camp royaliste : “La République est le gouvernement légal du pays.” Aussi, le 24 mai 1873, il est remplacé par MacMahon, antirépublicain notoire, comme président de la République. Thiers : “La vraie question, c’est celle qui divise le pays, Monarchie ou République ?” Puis, en 1874, Léon Gambetta et Louis Blanc sauvent le suffrage universel menacé, profitent de la division des royalistes et acceptent un compromis boîteux pourvu que la République soit irréversiblement reconnue. Le 30 janvier 1875, un groupe d’anciens royalistes se rallie à la République. En mars 1876, la Chambre aux deux tiers royaliste est remplacée par une Chambre aux deux tiers républicaine. En juin 1877, MacMahon dissout la Chambre républicaine et Gambetta lance le fameux : “Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, il faudra se soumettre ou se démettre.” En octobre 1877, la nouvelle majorité élue reste républicaine et en janvier 1879, MacMahon se démet, remplacé par Jules Grévy, l’homme qui en 1848, ne voulait pas que le président fût élu au suffrage universel.
Dès lors, la Révolution et plus particulièrement la Convention, devient un enjeu politique de premier ordre. Malgré l’opposition monarchiste encore puissante, les monuments à la gloire des Conventionnels apparaissent alors que, pendant longtemps, chaque projet avait soulevé un scandale. La statue de Danton occupe la Place de l’Odéon. En province, Carnot et d’autres ont leur monument. Les pouvoirs publics sont généreux en noms de rue. A Paris, vingt cinq Conventionnels au moins ont une rue à leur nom : Abbé Grégoire, Bailleul, Boissy d’Anglas, Cambacérès, Cambon, Camille Desmoulins, Carnot, Conventionnel Chiappe, Danton,Daunou, Dugommier, Dulaure, Fabre d’Eglantine, Fourcroy, Guyton-Morveau, Lakanal, Louis David, Manuel, Merlin de Douai, Pétion, Robert Lindet, Saint-Just, Sébastien Mercier, Treilhard, Vergniaud, sans parler de la rue de la Convention. La liste, certainement perfectible, est en tout cas conséquente. La culture officielle exalte la Convention, son oeuvre, et presque tous ses actes. Le plus grand monument du Panthéon, une majestueuse sculpture, est érigé à sa gloire. En son socle, il porte : “A la Convention Nationale” ! C’est l’époque du Centenaire de la Révolution, des études approfondies des historiens professionnels, Aulard en tête. Le radicalisme politique revendique l’héritage de la Convention avec notamment l’impôt progressif sur le revenu.
La Convention Nationale est à son apogée. A la pointe de ce combat, malgré les scrupules des autres chefs radicaux Pelletan et Reinach, Georges Clémenceau va plus loin qu’aucun officiel français jusqu’ici, et même jusqu’à nos jours. Aujourd’hui, son discours paraîtrait inconvenant par ses images violentes et son ton polémique.
Le 29 janvier 1891, la censure interdit une pièce contre-révolutionnaire, “Thermidor”. A cette occasion, Clémenceau fixe la ligne avancée des radicaux. Au cours d’une farouche intervention, souvent interrompue, il lance : “Que cela nous plaise ou que cela nous choque, laRévolution est un bloc ! (…) Et aujourd’hui, après cent ans écoulés, vous arrivez gaillardement à cette tribune pour rajeunir cette vieille thèse d’école, de fixer souverainement ce qu’on peut accepter de la Révolution Française et ce qu’on en doit retrancher. (…) Ah ! Vous ne voulez pas du Tribunal Révolutionnaire ? Vous savez cependant dans quelles circonstances il a été fait. (…) C’est une besogne facile que de venir dire à ces hommes qui ont fait la patrie, qui l’ont défendue, sauvée, agrandie : “Sur tel point, à telle heure, vous avez été trop loin !” Oui ! Il y a eu des victimes, des victimes innocentes de la Révolution, et je les pleure avec vous. (…) Quand vos ancêtres massacraient les prisonniers républicains à Machecoul, quand Joubert, le président du district avait les poings sciés, est-ce que ce n’étaient pas là des victimes innocentes ? (…) Vous savez bien que la Terreur Blanche a fait plus de victimes que l’autre. (…) Oui, ce que nos aïeux ont voulu, nous le voulons encore. Nous rencontrons les mêmes résistances. Vous êtes demeurés les mêmes ; nous n’avons pas changé.”
Cependant, à cette fameuse exception près, la louange-même redevient sélective. Le XXe siècle est en effet plus délicat. En tant que collectif, la Convention est honorée. Mais les individus n’ont pas tous droit à la reconnaissance des républicains. Danton devient l’idole des commémorations. Robespierre, est beaucoup moins prisé. La ville d’Arras s’enorgueillit peu d’avoir donné naissance au plus célèbre des Arrageois. Sa grand’place est dédiée à Victor Hugo ! Quant à Billaud-Varenne, pourtant l’un des géants de la Révolution, il est presque inconnu du grand public.Sa ville natale, La Rochelle, ignore superbement la maison où il vit le jour. Quant à Marat, sans tenir compte, ni de sa mort tragique, ni de son engagement indéfectible à la cause du faible, ni de ses écrits courageux et prémonitoires, il fait simplement horreur. Et malgré l’enthousiasme de la Troisième République triomphante, il apparaît déjà que la Convention se manipule avec précaution.
Depuis 1875, à l’exception du régime de Vichy, la France n’a connu que des Républiques démocratiques. Il paraît naturel qu’elles rendent hommage à la Première, proclamée le 22 septembre 1792. Or aujourd’hui, les commémorations républicaines sont frappées d’amnésie. Quand il s’agit de la Convention, les personnalités officielles s’équipent d’une sorte de pince-nez intellectuel et paraissent vouloir aseptiser cet héritage sulfureux et nauséabond. Comme beaucoup de républicains du XIXe siècle.


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