L’aventure humaine des Conventionnels s’arrête donc. A travers ces temps mouvementés et propices à l’ambition, les Conventionnels, assemblés en 1792, se dispersent vers tous les horizons de la destinée et le dernier s’éteint en 1854. A la naissance, petits bourgeois exclus de la caste dirigeante, appelés à suivre les traces de leurs pères, les Conventionnels doivent se résigner à une monarchie millénaire, dans laquelle chacun a sa place pour la vie. Comme leurs ancêtres, qui, eux, n’avaient jamais rêvé d’égalité et de liberté, de solidarité et de dignité, ils faisaient partie une fois pour toutes du Tiers-Etat, le fond de commerce de la Monarchie absolue, et tout était dit. A partir des Conventionnels, tout commence au contraire.Comme le Maréchal Lefebvre à un noble de vieille souche, ils peuvent dire :“Mes ancêtres ? C’est moi !” Les conventionnels traversent une époque extraordinaire, qui donne lieu à des promotions sociales fabuleuses et à des chutes retentissantes.
Si certains profitent des circonstances, d’autres, au contraire, en sont régulièrement victimes. D’un côté, Cambacérès et Fouché, tous les deux aussi avides, ont amassé des fortunes colossales, et avec eux, les titrés d’Empire. A l’autre extrême, Laloue, auquel on jette des cailloux dans la rue, Lavicomterie, Albouys, meurent de misère. “Le fameux Voulland est mort sans souliers aux pieds” indique le rapport d’époque. Certains connaissent la gloire, les honneurs, la richesse, ou ont des descendances glorieuses. D’autres se fondent dans le néant et l’Histoire perd leurs traces.
Du point de vue de la diversité des destinées des Conventionnels, les carrières parallèles de Richard et de Choudieu, un des promoteurs du suffrage universel, sont éloquentes. Tous deux naissent en 1761. Tous deux entreprennent des études chez les Oratoriens et se lient d’amitié. Ils deviennent, l’un avocat, l’autre substitut de procureur. Elus à la Législative puis à la Convention, Choudieu par le Maine-et-Loire, Richard par la Sarthe, ils sont Montagnards et votent la mort de Louis XVI. Le 9 mars 1793, ils sont envoyés ensemble en mission pour la levée de 300 000 hommes en Vendée, puis auprès de l’Armée des Côtes de la Rochelle. Les deux représentants, qui participent à tous les combats, partagent en frères d’armes les mêmes dangers. Choudieu est blessé gravement deux fois, le 9 juin et le 7 octobre1793.
Le 5 février 1794, le tandem, alors inséparable, est envoyé aux Armées du Nord et des Ardennes. A nouveau, de tous les combats, Choudieu se démène et tombe malade. Avec courage, il dénonce le tribunal d’Arras, organisé par un exalté, Lebon. Richard ménage la chèvre et le chou. D’un côté, il sauve les Emigrés pris à Nieuport et, dans le même temps, il réclame la venue de Saint-Just. Robespierre abattu, ils sont rappelés à Paris. Nous sommes en septembre 1794. Là, leurs vies parallèles se séparent.
Richard hésite. Puis le courant l’emporte et il devient Thermidorien. Elu au Comité de Salut Public, il repart à l’Armée du Nord où il épargne à nouveau des Emigrés lors de la capitulation de Breda. Pendant ce temps, Choudieu, resté Montagnard, est arrêté et emprisonné pendant sept mois. En octobre 1795, Richard est élu député du Nord aux Cinq Cents. Choudieu, à peine libéré, est arrêté et jugé comme complice de Babeuf. Acquitté, il vivote pendant trois ans. En mai 1797, Richard devient chef de division au Ministère de la Guerre. Le Coup d’état du 30 juin 1799 chasse Richard du Ministère et il part en Italie. Choudieu, porté par la vague néo-jacobine, le remplace !
Quatre mois plus tard, c’est le Dix-Neuf Brumaire. Richard accourt et devient Préfet de la Haute-Garonne. Chassé du Ministère, Choudieu est ensuite poursuivi par la police de Fouché comme complice du complot de la Machine Infernale en décembre 1800. Arrêté, expulsé, il part pour la Hollande et s’y installe comme maraîcher, pour quatorze années. Pendant ce temps, le Préfet Richard devient Chevalier en 1809 etBaron d’Empire en 1810.
En 1814, Richard est d’abord destitué par la Restauration puis maintenu comme Préfet, eu égard aux services rendus par lui aux émigrés. A la même époque, Choudieu rentre en France.Aux Cent-Jours, Choudieu devient commissaire extraordinaire à Dunkerque tandis que Richard est maintenu Préfet par Napoléon. Richard trahit Napoléon et passe à Louis XVIII parmi les premiers. Il surveille l’embarquement de Napoléon pour Sainte-Hélène. Choudieu, qui a résisté aux Royalistes après Waterloo, est arrêté pour la quatrième fois et se trouve sur le point d’être fusillé. Fouché, Ministre de Louis XVIII, le sauve in extremis.
En 1816, Richard, maintenu Préfet par Louis XVIII, démissionne sous la pression de la Chambre Introuvable. Lui, le Baron d’Empire régicide n’est cependant pas exilé. Choudieu s’exile à Bruxelles. Il y devient fabricant de vinaigre, puis typographe. Richard obtient de Louis XVIII une confortable pension de retraite et s’installe à Saintes. Il y vit toujours quand Choudieu revient en France en 1830, après quinze nouvelles années d’exil.
Richard meurt à Saintes en 1834. Choudieu meurt à Paris en 1838. Il paraît que les frères d’armes n’ont pas cherché à se revoir.


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