En 1830, un ancien Conventionnel montre l’inébranlable fermeté de ses convictions, mais dans un tout autre esprit que Daunou. Henry-Larivière, aussi âgé que Daunou, émigre, conformément à ses convictions légitimistes. Henry-Larivière va à rebours de l’Histoire mais sa démarche solitaire est remarquable de grandeur. En quittant la France, abattu, il croise ceux, euphoriques, qui reviennent et qui n’y croyaient plus. A la nouvelle de la fuite de Charles X, ils ont rayonné de bonheur et l’avenir est prometteur.
En effet, la Révolution de Juillet 1830 met fin à l’exil des Conventionnels régicides, autorisés à rentrer le 11 septembre 1830. Cette autorisation n’a pas été votée sans difficultés comme le montre la réflexion à la Chambre de Berryer, porte-parole des Légitimistes : “Je regarde cette loi comme aussi dangereuse qu’inutile. Elle semble nous convier à une complicité morale que je repousse avec horreur.” On imagine facilement la classe dirigeante, un voile sur les yeux et un mouchoir sur le nez, afin de ne pas souffrir la vue et l’odeur de ces bannis qui vont revenir dans leur patrie. Berryer préfigure la quarantaine morale dans laquelle les régicides rentrés vont être maintenus.
En septembre 1830, il reste 193 survivants de la Convention Nationale, dont 97 régicides. 72 régicides sont morts en exil. Ils sont aujourd’hui âgés en moyenne de 79 ans. Le plus jeune, Thibaudeau, a 65 ans. Douze régicides ont évité l’exil. Quinze d’entre eux sont revenus en 1818. En définitive, ce retour qui effrayait tant la Chambre des députés bien-pensants concerne 43 vieillards. Parmi eux, Barère, le dernier survivant avec Prieur-Duvernois, du Comité de l’An II. Parmi eux également, dix anciens présidents de la Convention, dont Siéyès et Merlin de Douai, par ailleurs anciens Constituants et anciens Directeurs. L’histoire de la Révolution Française revient en France !
Plus de trente sept ans ont passé depuis le Vote et, pour les Régicides, l’essentiel est de rentrer. Les régicides restés républicains auraient préféré un autre régime. Mais pour l’heure, à l’annonce du retour, beaucoup de régicides pleurent de joie, sans réserve. Au-delà de leur satisfaction compréhensible à l’idée de ce retour inespéré, ils se sentent à nouveau admis. Leur passé est mieux compris et déjà défendable, à défaut d’être honorable. La France officielle donne un démenti à ceux qui ne voyaient en eux que des criminels. Leur joie se double d’évènements politiques encourageants. A Paris, les Orléanistes ont dû négocier avec les républicains, même si en définitive, ils ont raflé toute la mise. Alors que les conventionnels exilés en Belgique préparent leurs malles, Bruxelles s’insurge contre l’absolutisme du Roi Guillaume Ier. La Révolution belge triomphe. Septembre 1830 apporte aux conventionnels exilés un bonheur sans partage. Pour Laloy, qui avait refusé de revenir en 1818 au profit d’une absolution qu’il jugeait déshonorante, le retour à 81 ans est jubilatoire. Il avait répondu au Ministre de Louis XVIII : “Votre drapeau (blanc) n’est pas le mien (bleu, blanc, rouge).” Le premier geste de Louis-Philippe a été d’accepter ce drapeau des mains de Lafayette.
Dans ce ciel sans nuage, quelques bannis sont victimes de la fatalité. Roubaud, grabataire de 86 ans, n’a pas la force de revenir en France. Dupin, 86 ans, non plus. De même que le grand Mallarmé, 75 ans, presque complètement paralysé. Ribéreau, 71 ans, déjà arrêté et expulsé en 1817, meurt accidentellement au moment de partir. Ce retour, si longtemps attendu, si violemment désiré, leur échappe définitivement. La propre femme de Piorry refuse de revenir en France tant qu’il y aura un roi. Piorry, à 72 ans, règle sa querelle domestique en faveur du retour : il rentre seul. En revanche, la possibilité du retour laisse Sergent indifférent. A 79 ans, il préfère rester en exil à Nice. Comme dit le chanteur, la misère est moins pénible au soleil.
Arrivés en France, ils doivent déchanter. Presque clandestin, leur retour est toléré, sans plus. Leurs services ne sont pas officiellement reconnus. Ni fleurs, ni accueil officiel, les régicides restent des pestiférés. Louis-Philippe, qui se fait appeler le Roi-Citoyen, pense concéder déjà beaucoup en permettant leur retour. Fâché de savoir sa mère remariée avec l’ex-conventionnel Rouzet, marqué de plus par la carrière de son père, le Conventionnel régicide Philippe-Egalité, le Roi Louis-Philippe, est par ailleurs est un des traîtres qui autrefois émigra avec Dumouriez. En 1793, les régicides l’ont condamné à mort par contumace ! Aussi, il refuse de laisser ce passé revenir à la surface et troubler son règne. On comprend que, comme roi, il se méfie de ceux qui en ont tué un. Surtout, il se méfie de la légitimité républicaine qu’ils incarnent à ses yeux, quand sa propre légitimité est si douteuse. Mais les craintes du nouveau monarque sont sans objet. Elles honorent les fantômes impuissants que sont devenus la plupart des vieillards survivants de la Convention.
Louis-Philippe ayant mesuré leur faiblesse, il règle quelques comptes personnels. Les témoignages de Pérard et de Thibaudeau sont à cet égard accablants. Louis-Philippe a la rancune tenace. Joseph Serres est révoqué en 1830 de sa place de sous-préfet par Louis-Philippe lui-même.Il avait attaqué Philippe Egalité, père de Louis-Philippe, en tant que membre de la famille royale, trente-huit ans plus tôt, à la Convention ! Alors que les demi-soldes, militaires fidèles à Napoléon, entreprennent une nouvelle carrière sous la Monarchie de Juillet ou récupèrent de substantielles retraites, les ex-conventionnels sont rejetés comme inclassables. Barère, cas typique, reçoit une pension mais aucune administration ne détermine avec précision à quel titre il y a droit : ancien ministre ? ancien juge ? Finalement, elle est imputée à la générosité personnelle du Roi. Générosité d’ailleurs mesurée : l’élection de Barère à la Chambre des Députés est cassée pour un vice de forme imaginaire, comme l’avait été celle de Grégoire en 1819.
Aucune de leurs sollicitations pour un poste quelconque n’a d’effet. Mauduyt s’essouffle en démarches, et, malgré le puissant appui de Merlin de Douai, sans succès. Il est vrai que l’âge ne favorise pas leur candidature. Seuls, Merlin de Douai et Siéyès réintègrent en 1832 l’Académie des Sciences Morales et Politiques dont ils étaient exclus depuis 1816. Berlier les rejoint en 1836. Les autres regagnent leur province en silence. Surtout quand, comme l’ancien président Mathieu, il faut assumer un passé “engagé”. Mathieu est un de ceux qui, le 22 septembre 1792, proclama la République et proposa d’établir la liberté et l’égalité. Retiré dans un village de Dordogne, il ne réitère pas sa proposition.
La compagnie des Conventionnels est toujours aussi compromettante pour les officiels de la Monarchie de Juillet. Ils restent souvent misérables, et surtout isolés. Exclus du monde, moralement, puis physiquement avec l’exil, par leur passé, ils sont en marge de la société et les humiliations persistent. Leur retour n’est admis qu’à contre-coeur par la haute société et par le Roi lui-même. Talot, Vidalot ou Valdruche, par exemple, sont mal accueillis et maltraités par leur famille. Seule exception, le Montagnard Maignet, accueilli chaleureusement, ovationné et entouré jusqu’à ses derniers instants en 1834.
Dans le meilleur des cas, il leur reste alors la douceur du foyer retrouvé, des entretiens avec leurs proches ou avec des journalistes-historiens comme Lamartine et Michelet.Les derniers conventionnels évoquent l’extraordinaire période qu’ils ont traversée et la remodèlent à l’infini. Dans leurs confidences, semble-t-il, ils laissent libre cours à leurs haines et à leurs passions, comme si le temps n’avait pas de prise. Thiers les décrit comme “tout pleins encore de leurs souvenirs, tout agités de leurs impressions.”
Tenus à l’écart, les vieux revenants sentent encore le soufre. Jusqu’à leur dernier jour, par la force des choses, ils vivent en marge. Au même moment, beaucoup de Républicains soutiennent l’idée d’une deuxième République sans chercher à défendre les hommes, toujours en vie, qui ont fondé la Première. Les républicains répugnent aux républicains.


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