L’exceptionnelle diversité des destinées et des parcours amène immanquablement l’attention sur quelques individus. Ainsi, parmi la cinquantaine de Conventionnels annoblis par Napoléon, Fouché arrive en tête des destins hors du commun.Aucun scénariste de fiction n’oserait proposer une histoire si incroyable. A l’origine, pauvre maître d’école, Joseph Fouché parvient en effet au sommet, successivement ministre de la police du Directoire, de Napoléon, Duc d’Otrante, et richissime ministre de la police générale de Louis XVIII.Dans le cas de Fouché, en laissant de côté l’esprit retors, la traîtrise, la corruption, le manque absolu de scrupules et de patriotisme, deux particularités extraordinaires s’attachent au personnage : sa puissance et ce qu’on peut appeler une “prise de conscience égoïste”.
Ce Conventionnel, en deux occasions, a été le plus puissant homme de France. En 1809, en l’absence de Napoléon, Fouché, en véritable Régent, organise la résistance de l’Empire à l’invasion anglaise en Flandre. Mais Napoléon n’apprécie pas cet esprit de décision et le disgrâcie. En 1815, son apothéose intervient, quand, président de la Commission de la Chambre, il négocie avec le roi Louis XVIII, contre une amnistie générale, le retour des Bourbons au pouvoir.
Fouché revient de très loin. Politiquement, en 1793, il défend des convictions ultra-progressistes. Socialiste athée, il se compromet avec Chaumette et le mouvement hébertiste ; en mars 1794, il passe près d’une fin prématurée. Son comportement révolutionnaire est celui d’un extrêmiste.Il réprime sauvagement la révolte royaliste de Lyon. Robespierre le cite dans son dernier discours et nul doute, que ce jour-là encore, Fouché frôle la guillotine. Mais Fouché n’abandonne pas ses convictions, pourtant bien dangereuses. Il soutient encore Babeuf à l’automne 1794, puis il se tait. Malgré son silence, il est arrêté et, Fouché, misérable, croupit en prison à la fin de la Convention. Là sûrement, il se jure de nourrir sa famille et d’y parvenir par tous les moyens. Cette carrière éclaire d’un jour nouveau la mentalité de nombreux conventionnels, qui ont successivement été guidés par des convictions altruistes et généreuses, puis par des préoccupations égoïstes et arrivistes.
Mais les hasards de l’Histoire réservent des surprises. De ce point de vue, sans rentrer dans le dédale de biographies entremêlées, quelques péripéties extraordinaires et quelques parcours typiques méritent au moins d’être mentionnés.
Jean-Baptiste Belley, propriétaire à Saint-Domingue, naît en 1747. Après un voyage épique, il parvient à la Convention le 3 février 1794. A sa demande, l’abolition de l’esclavage est mise à l’ordre du jour et votée dès le lendemain. Belley rentre à Saint-Domingue en 1797. L’ancien esclave Toussaint-Louverture est le maître noir tout-puissant de Saint-Domingue. Belley, comme chef de gendarmerie, aide le corps d’armée envoyé en 1802 par Bonaparte pour rétablir l’ordre blanc … et l’esclavage. Il participe à la capture de Toussaint-Louverture. Les soldats français quittent l’île en 1804, chassés par la fièvre jaune et la révolte des Noirs. Jean-Baptiste Belley est pris et fusillé par les successeurs de Toussaint. Belley participe donc à l’abolition et au rétablissement de l’esclavage. Ce serait déjà beaucoup. Jean-Baptiste Belley a une autre particularité : il est noir.
Théophile Berlier, un des rédacteurs de la Constitution de l’An I, un des rédacteurs de la Constitution de l’An III, participe encore comme Conseiller d’Etat à la rédaction du Code Civil en l’An VIII.Berlier refuse l’Empire : “Avec l’hérédité, il ne restera plus rien de l’état républicain pour lequel la France a dépensé ses trésors et des millions d’hommes.”
Jean-François Ricord faillit être assassiné en 1793 par les révoltés à Marseille. Il y découvre les talents de Bonaparte à Toulon. Ricord est successivement arrêté par la Convention thermidorienne, par le Directoire, par le Premier Consul Bonaparte, par l’Empereur Napoléon, avant d’être poursuivi par le Roi Louis XVIII et de mourir clandestinement en 1818.
Jacques-Charles Bailleul, écrivain prolifique, girondin arrêté et enchaîné en 1793, faillit être victime d’une erreur du Tribunal Révolutionnaire en 1794. Revenu réacteur, envers et contre tout, Bailleul reste républicain.Il soutient le Directoire, est exclu du Tribunat en 1802 et est révoqué par la Restauration en 1814. Bailleul fonde le Journal “Le Constitutionnel”, appelé à un grand avenir, avant de mourir en 1843.
Michel Azéma, riche propriétaire, républicain infatigable, membre actif de quatre Comités et de plusieurs commissions de la Convention, promoteur du référendum, refuse de prêter serment à Napoléon et à Louis XVIII. Régicide, sous la Restauration, il ose claironner : “J’ai été plus qu’un roi, car j’ai ai jugé et condamné un !” Michel Azéma est mort en 1827.
Jean-André Barthélémy, avocat aisé, né au Puy dans la Haute-Loire, se porte soldat volontaire à l’âge de 50 ans et est élu alors qu’il est à l’armée. Barthélémy, proche des Girondins, dénoncé en 1793 par son compatriote Reynaud, député montagnard, reste à son poste et en réchappe. Barthélemy reste républicain, soutient le Directoire, refuse le serment à l’Empire et à Louis XVIII. Il ne chercha pas à se venger et résida à proximité de Reynaud avant de mourir en 1817.
Beaucoup d’autres hommes de la Convention mériteraient de sortir de l’anonymat et parmi les célébrités mêmes, telles que Barras et Billaud-Varenne, des éléments troublants mériteraient d’être détaillés. Dès que l’on porte son attention sur les Conventionnels, on est frappé de voir combien ils sont méconnus. La profusion des grands caractères, jointe aux extraordinaires accidents de l’Histoire, laissent entrevoir un gisement inexploité de destinées exceptionnelles.
Quand on imagine les anciens représentants du peuple, fondateurs de la République, l’un devant son établi, l’autre dans son champ, le troisième devant son poêle, il est permis de s’interroger sur leurs pensées. Probablement, si leurs convictions sont intactes, ils regrettent d’avoir perdu la démocratie par leurs divisions. Beaucoup regrettent la mort de Robespierre et de Danton. Certains osent le déclarer publiquement. Vadier :”Je me reproche d’avoir méconnu Robespierre et d’avoir pris un citoyen pour un tyran.“ Billaud-Varenne :”Au 14 Germinal (condamnation de Danton) et au 9 Thermidor, les patriotes … ont tout perdu. … Je reste avec la conviction intime qu’il n’y avait pas de 18 Brumaire possible si Danton, Robespierre et Camille Desmoulins fussent demeurés unis au pied de la tribune.” Cambon : “Nous avons tué la République au 9 Thermidor, en ne croyant tuer que Robespierre. Je servis à mon insu les passions de quelques scélérats. Que n’ai-je péri ce jour-là avec lui !” Thirion :“Je m’accuse d’avoir coopéré à la violation de la représentation nationale au 9 Thermidor.” Amar :“Pour moi, je me fais gloire d’avoir partagé les travaux de Robespierre. Le peuple avait alors du pain. On en a fait un homme de sang, mais la postérité jugera.”
Après la Convention, bien que séparés, ils se sont fait craindre de Bonaparte, de Louis XVIII, de leurs contemporains. S’ils étaient restés unis, de quel adversaire ne pouvaient-ils triompher, en effet ? Que ne leur était-il permis d’espérer ? Quel idéal pouvait rester hors de leur portée ? Combien de temps l’humanité a-t-elle perdu dans leurs luttes fratricides ?


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