A cette date, neuf Conventionnels vivent encore. Le benjamin a 83 ans ! Ironie du sort, de ces neuf vieillards, cinq ont toujours été royalistes et n’ont aucune raison d’éxulter ! Aucun n’a laissé son sentiment sur la résurrection de la République.
Les choses ont changé. Cinquante six ans ont passé ! Mais le Gouvernement Provisoire applique le programme républicain de 1834, lui-même inspiré de la Convention, avec notamment le suffrage universel et l’abolition de l’esclavage. Il se double de mesures sociales inspirées par Louis Blanc, devenu ministre. Louis Blanc, historien brillant et scrupuleux, avait souligné les multiples lectures de la Convention, susceptibles de satisfaire tous les intérêts partisans : “Jamais assemblée ne s’éleva aussi haut et ne descendit aussi bas. Grande et misérable, sanguinaire et miséricordieuse, héroïque et servile, elle fut tout cela.” Surtout, il met en évidence son rôle précurseur : “Il est des étoiles dont nous apercevons la lumière longtemps après qu’elles aient disparu !” Cette fois, la Convention est, dans une large mesure, réhabilitée. La devise de la Convention, “Liberté, Egalité, Fraternité” redevient la devise de la République Française. Un chant populaire, le Chant des Girondins, gagne les rues. Plus tard, un groupe parlementaire s’intitule Montagnards. Victor Hugo écrit de la Convention : “Rien de plus colossal. Le total échappe. La Terreur est un cratère. La Convention est un sommet. Tout l’avenir est en fermentation dans ces profondeurs.” Et Edgar Quinet : “Quand j’ai voulu m’éclairer sur le caractère de la Convention, j’ai vu un travail incessant de civilisation au milieu d’une bataille soutenue contre le monde entier.” La Convention est dès lors mieux connue. La période Montagnarde en particulier est débarrassée d’une quantité immense de calomnies. La croûte de la propagande royaliste se craquèle partiellement.
Cependant, il en reste quelque chose. Les républicains au pouvoir ont intériorisé le thème de la violence exagérée de la Convention. Lamartine, ministre également, a habilement proclamé les intentions pacifiques du gouvernement républicain. Ainsi, la Convention s’installe dans le panthéon républicain comme une référence, certes, mais non pas comme un modèle. Le fantôme de la Terreur hante les membres du Gouvernement Provisoire. Au cours d’un débat épique, Lamartine et Ledru-Rollin parviennent maintenir le drapeau tricolore contre le drapeau rouge : “Le drapeau de la Convention a guidé les citoyens aux premières batailles de la République contre les rois coalisés !” Le 12 mars, le Ministère de l’Intérieur qui a envoyé en province des commissaires investis de “pouvoirs illimités et révolutionnaires”, est accusé par les modérés de ressusciter “les proconsuls de la Terreur.” De fait, diverses tentatives échouent, qui visent à déborder le Gouvernement, à imposer une dictature de salut public et à repousser la date des élections, fixée au 23 avril.
Aussi, le 4 mai, l’Assemblée Nationale, élue au suffrage universel, la première depuis la Convention, se réunit sans autre difficulté, et confirme aussitôt par acclamations la proclamation de la République. Le 10 mai, une commission de cinq membres est élue : Arago, Garnier-Pagès, Ledru-Rollin, Marie, Lamartine. Le fils du Conventionnel Cavaignac, Louis-Eugène, devient ministre de la Guerre et Hyppolite Carnot, le fils du grand Carnot reste Ministre de l’Instruction Publique. Les Conventionnels ont fait souche.
Mais les revendications des républicains socialistes, récupérées par des agitateurs bonapartistes, amènent le gouvernement à des mesures violentes. En juin, la Commission des Cinq est suspendue, les pleins pouvoirs sont donnés à Cavaignac et celui-ci réprime violemment une insurrection d’ouvriers. Dans toute la France, le puissant mouvement ouvrier se détourne de cette République ingrate et des élections à venir. A cette date, les républicains avancés sentent que le suffrage universel va se retourner contre la démocratie et que la survie de la République passe par l’entrée en guerre contre l’Autriche féodale, aux côtés des patriotes Italiens asservis et révoltés. Mais Cavaignac refuse l’aventure et le risque de débordement. Critiqué pour cette modération légaliste, cette frilosité conservatrice peu digne de son père, il affirme, le 2 septembre : “Quiconque ne voudra pas de la République est notre ennemi, notre ennemi sans retour. (…) Je me déclare heureux et fier d’être le fils d’un Conventionnel, mais je me félicite que le Terreur ne soit plus possible.”
Cependant, les provocations persistent de part et d’autre. A Toulouse, le 22 septembre, pour fêter l’anniversaire de la Première République, des républicains, peut-être manipulés, huent le nom de Cavaignac, puis vont crier partout : “A bas les riches, à bas les prêtres, vive la Montagne !” A Paris, les députés s’effraient de toutes ces agitations et la nouvelle Constitution s’en ressent : ni droit au travail, ni impôt progressif, ni service national, ni jury populaire, ni séparation entre l’Eglise et l’Etat, ni éxécutif élu et révocable par l’Assemblée. Un président de la République sera élu au suffrage universel.
A cette occasion, le 9 octobre, le républicain Jules Grévy, aussi méfiant que Billaud-Varenne vis-à-vis du pouvoir personnel, prononce un discours qui aurait eu intégralement sa place à la tribune de la Convention : “Etes-vous bien sûr qu’un ambitieux élevé au trône de la présidence ne soit pas tenté de s’y perpétuer ? Et si cet ambitieux est le rejeton d’une de ces familles qui ont règné en France, (…) si le commerce languit, si le peuple souffre, s’il est dans un de ces moments de crise où la misère et la déception le livrent à ceux qui masquent sous des promesses leurs projets contre sa liberté, répondez-vous que cet ambitieux ne parviendra pas à renverser la République ?”. A quoi Lamartine, aussi léger et imprévoyant, que ses idoles, les Girondins, répond : “On empoisonne un verre d’eau, on n’empoisonne pas l’océan !”
En fait, l’océan du suffrage universel est empoisonné par la démagogie bonapartiste, l’influence de l’aristocratie foncière et du cléricalisme local, par le sabre, le château et le presbytère. Aussi, le 10 décembre 1848, Louis-Napoléon Bonaparte est porté à la présidence de la République française par un raz-de-marée : 74% des suffrages exprimés contre 20% à Cavaignac. En mai suivant, une assemblée législative réactionnaire, monarchiste et cléricale, défavorable au suffrage universel, est élue au suffrage universel. Suivant en cela le conseil de Guizot, les députés réactionnaires et antirépublicains se réunissent en un immense Parti de l’Ordre, qui compte plus des deux tiers des députés. La forme de la République subsiste, mais, comme à l’été 1795, il n’y a plus de républicains pour la défendre.
En mai 1849, la minorité républicaine se laisse aller à une nouvelle tentative d’insurrection. Les quelques centaines d’insurgés réclament un nouveau 10 Août 1792, un nouveau 31 Mai 1793, mais l’émeute est balayée. Après trois ans d’agonie, la Deuxième République disparaît sous les coups alternés de l’Assemblée et du Président. Dès 1849, le suffrage universel disparaît. Dès 1850, l’instruction populaire et laïque est supprimée.Le 2 décembre 1851, par un coup d’état sanglant, Louis-Napoléon Bonaparte devient dictateur, puis, le 2 décembre suivant, le dictateur se proclame Empereur des Français.


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