Les conventionnels restés en France doivent pour la plupart vivre en parias, mais leur sort est enviable, comparativement au martyr des exilés. Jamais, nulle part, des bannissements collectifs n’ont été signifiés à un groupe de plus de deux cents individus vingt trois ans après les faits incriminés. Cette mesure invraisemblable est d’ailleurs en contradiction avec la logique monarchique. Louis XVIII date son retour en France de la dix-neuvième année de son règne. Il nie ainsi la Révolution et l’Empire. Cette conception qui a sa logique, devrait entraîner l’oubli officiel de tout ce qui s’est fait contre la volonté du Roi pendant cette période. Si la République et l’Empire sont nuls et non avenus, il faut tirer un trait sur ce passé. L’exil, c’est au contraire ressusciter la haine et la violence. Les régicides deviennent les bagnards de la République. C’est la déchirure pour ces vieillards. Leurs biens, leur famille, leurs amis, leur région, et souvent leur titres et la considération des contemporains, les régicides perdent tout. Les Bourbons ont été incapables de contenir la pression des émigrés rentrés. Au regard de l’Histoire, les bannis sont ceux qui défendaient la France contre leur propres agressions.
L’ordonnance de Janvier 1816 donne rétrospectivement raison aux Montagnards. Les Conventionnels avaient voté la culpabilité du Roi à l’unanimité ou presque. De même que la Proclamation de la République. Or, sauf à nier la légitimité de la Convention élue au suffrage universel, Louis XVI est condamné par le peuple français dans son entier. Louis XVIII prend donc prétexte du vote sur la peine, afin de limiter le nombre de personnages importants impliqués. Du même coup, conformément au pressentiment des Montagnards, ce vote devient le vote fondateur de la république. Par l’exil de 1816, Louis XVIII consacre le vrai républicanisme de 1793 et désigne les véritables ennemis de la Monarchie.
En 1816, cet exil est un véritable cataclysme pour tous ceux qui partent. Sur le plan idéologique, ils sont victimes d’un retournement sans précédent dans l’histoire.Ils ont lutté pour une société sans ordres, fondée sur cette légitimité révolutionnaire qu’est le suffrage universel. Ils ont lutté pour l’égalité universelle, pour la dignité de l’homme, pour le bonheur commun. Par eux, le peuple français a voté la liberté du monde. Investis de cette nouvelle légitimité, ils ont combattu le servage, la féodalité, les aristocrates, une église rétrograde et corrompue, les émigrés, les monarchies étrangères et surtout les Bourbons. Ils ont lutté inlassablement, subi d’extrêmes fatigues, des tourments indescriptibles. Beaucoup ont été arrêtés et ont failli mourir dans ce combat. Le sang républicain de la Convention a coulé pendant trois ans. C’était il y a si longtemps. Depuis, ils ont subi la dictature d’un général mégalomane. Les uns ont multiplié les bassesses. Les autres, les sacrifices. Finalement ils voient revenir du néant, des ténèbres et du Moyen Age, ces Bourbons méprisés si longtemps par le monde entier, qui s’appuient aujourd’hui sur les béquilles de l’étranger et de l’émigration. Il y a là de quoi perdre l’espérance et la raison. Décidément, doivent-ils se dire, le message de la liberté n’était qu’un rêve. Le monde est et restera trop arrièré pour le recevoir.
Que faire contre une telle fatalité ? Pierre Bliard ne trouve aucun mérite aux 173 Conventionnels expulsés. Il note que 92 d’entre eux, soit plus de la moitié, auraient imploré la clémence de Louis XVIII. Sincères ou non, il paraît légitime qu’ils aient tout tenté, jusqu’aux supplications, pour éviter un ostracisme absurde. De fait, Ferroux écrira inlassablement pendant quinze ans pour implorer son pardon. Il renie tout, son vote, la Convention, lui-même. il est prêt à signer tous les serments qu’on lui demandera. Peine perdue. Meyer va jusqu’à proposer 400 000 Francs en 1816 pour racheter son exil, sans succès non plus.
Les bannis font état d’erreurs dans l’enregistrement des signatures ou des votes, ils utilisent leurs infirmités réelles ou supposées, ils implorent la générosité du meilleur des rois, ils arguent du testament de Louis XVI, qui demandait qu’on pardonnât à ses bourreaux, etc. Toutes ces ressources, qui n’ont servi qu’à entretenir la bonne humeur des Royalistes, ayant été épuisées, ils se résignent à leur sort.
Les bannis, qui se retrouvent alors à la place de ceux qu’ils ont si longtemps combattu, sont les nouveaux émigrés. A l’inverse des autres, leur nombre va sans cesse diminuer. Ils n’attendent pas de renfort. Ils ne prendront pas les armes contre leur pays. Ils n’ont pas de fortune à emporter, ni de privilèges à négocier. Dans ces conditions, on comprend que la femme de Savornin, avec trois enfants à charge, devienne folle au départ de son mari en exil. Savornin tombe malade de chagrin et meurt à son tour.Ses collègues doivent payer son enterrement et ses dettes. Amertume et désespoir sont leurs compagnons de voyage. Bréard, ancien président de la Convention, ancien membre du Comité de Salut Public, doit emprunter de quoi faire le voyage à pied ! Beffroi et Pointe partent à pied également. Comme ce dernier n’a pas franchi la frontière à temps, il est arrêté et passe trois ans en prison. Dubouchet qui, heureusement pour lui, marche plus vite, arrive en Suisse avant la fin du délai. Cassanyès ne risque pas d’être en retard : les gendarmes viennent le chercher et l’accompagnent à pied jusqu’à la frontière suisse. Toute ces souffrances, toutes ces humiliations pour un vote vieux de vingt trois ans. L’oubli était-il impossible ?


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