En février 1820, le meurtre du Duc de Berry marque le retour à l’absolutisme pur et dur. De leur côté, les derniers exilés perdent, pour l’éternité, l’espoir de revoir leur patrie. Parmi les plus fameux, les anciens constituants Barère, Siéyès et Merlin de Douai, ont probablement été victimes de la vindicte de Cambacérès. Le Duc de Parme les a oubliés sur la liste des rappelés mais il n’a pas omis son Chambellan, Granet, qui a voté aussi sévèrement à la Convention. Son ami Cambon, grâce à qui il avait été élu, est abandonné également.
Riches ou pauvres, titrés ou non, montagnards ou non, les exilés ne savent pas encore que l’éternité durera quinze ans. Carnot, Cambon, David et beaucoup d’autres n’auront pas cette patience. Cependant, comme sous l’Empire, il faut bien vivre. Les nouveaux nomades forment une communauté disparate, où la misère côtoie l’opulence, ou la gloire côtoie l’anonymat, et où l’amitié côtoie la haine. Les régicides, loin d’être tous riches et bien portants, âgés de 65 ans en moyenne, sont souvent dans le besoin. L’état de fortune des Conventionnels est extrêmement variable et les problèmes matériels préoccupent beaucoup les exilés. Dans l’adversité, une relative solidarité s’organise et une caisse de secours est constituée. Elle est financée entre autres par des “magnats” qui ont bénéficié des largesses de Napoléon comme Cambacérès et Siéyès, d’autres députés moins fortunés comme Gleizal, Ramel et Oudot, exilés comme eux, et même des non-votants, députés à la Chambre, comme Boissy d’Anglas et Lanjuinais. Cette caisse aide notamment Roux, Cordier, Mallarmé, Prieur de la Marne, Montagnards irréductibles, opposants à la dictature. En 1827, Prieur de la Marne, membre du puissant Comité de Salut Public de l’An II, en mission aux armées à huit reprises, ne laisse pas de quoi payer son enterrement. Aucun de ceux-là n’a mis à profit son passage au pouvoir pour arrondir sa fortune. Au contraire même, les Montagnards Alard et Pérard, riches propriétaires, ont sacrifié leur fortune et se sont trouvés ruinés après la Convention. Levasseur, dans son modeste appartement de Bruxelles, reçoit des amis :“Allez dire aux républicains de Paris que vous avez vu le vieux Levasseur, qui conduisait à la victoire les armées de la République, retourner lui-même son lit et faire cuire ses haricots”.
Les bannis prennent leurs habitudes. La plupart prennent des emplois modestes, de rédacteurs, interprètes ou professeurs. Thuriot, à 63 ans, reprend sa profession d’avocat. Certains même travaillent la terre. D’autres trouvent des situations surprenantes et intéressantes. Le fougueux montagnard Granet, dans le besoin il est vrai, devient Chambellan de l’Archichancelier d’Empire Cambacérès, en culotte et bas de soie, lui qui, à la Convention, s’affichait en carmagnole et bonnet rouge. Le royaliste Rouzet épouse la Duchesse d’Orléans, veuve du conventionnel Philippe Egalité et mère du futur Louis-Philippe. Choudieu est cultivateur en Hollande sous l’Empire, puis fabricant de vinaigre et enfin typographe sous la Restauration. Il finit comme secrétaire de son ancien collègue, le Comte Merlin de Douai. D’autres trouvent le réconfort auprès de leur famille. Marragon et son beau-frère Ramel habitent ensemble à Bruxelles. Goupilleau-Montaigu qui a évité l’exil, héberge son cousin, Goupilleau-Fontenay, à son retour.
Les Conventionnels ont toujours beaucoup écrit : rapports politiques, essais, traités, poésies, travaux historiques, études scientifiques, pièces de théâtre, critiques artistiques, chansons, … Et écrivent toujours : leurs mémoires, partie la plus politique, la plus interessante, la plus vibrante de leurs écrits. Certains mémoires ont été écrits précipitamment.Barbaroux et Buzot écrivent alors qu’ils se cachent pour éviter la guillotine. Louvet écrit juste après la Convention. Thibaudeau a au contraire pu réfléchir plus de cinquante ans ( !).
Grégoire, Meillan, ménagent le vent réactionnaire dominant, mais s’interrogent sincèrement. D’autres mémorialistes, à contre-courant, justifient leur action politique, défendent et revendiquent, tels Levasseur, passionnant et passionné, Baudot et Choudieu, plus anecdotiques. A l’opposé, des personnalités de premier plan écrivent des textes insignifiants. Les Mémoires de Fouché et de Barras, par exemple, égocentriques et partiaux, comportent des lacunes suspectes et d’innombrables erreurs. (Prieur-Duvernois prendra un malin plaisir a annoter et à corriger quelques erreurs des Mémoires de Barras.) Il s’agit pour eux de tenter de corrompre “l’inflexible postérité”, au besoin en maquillant la réalité.
Car chacun veut trouver de nouvelles armes dans les mémoires des Conventionnels. La récupération politique bat son plein. Le royaliste Durand-Maillane écrit des mémoires partiaux et partisans, puis une histoire polémique de la Convention. Dans ses écrits, Durand-Maillane se reproche toute sa carrière révolutionnaire, jusqu’à sa participation aux réformes votées par l’Assemblée Constituante ! Les deux oeuvres paraissent plus de dix ans après sa mort, sous Charles X.Lui-même ancien émigré du 15 juillet 1789, Charles X goûte fort l’apostasie. Les absolutistes utilisent les écrits du Conventionnel Durand-Maillane contre les vélléités libérales.
Mais la Convention a d’autres visages. Et Durand-Maillane contraste singulièrement avec Condorcet. En 1793, Condorcet avait été condamné à mort par contumace sur l’infâme accusation de Chabot. Caché, traqué, pressentant sa fin prochaine, Condorcet n’eut pas le temps d’écrire ses mémoires et rédigea en toute hâte un formidable“Tableau Historique des Progrès de l’Esprit Humain”.Il y décrivait ces progrès comme inéluctables et exprimait sa confiance absolue dans l’avenir d’une humanité régénérée par les principes nouveaux. Les Républicains du XIXè siècle trouveront dans ce Tableau des arguments décisifs.
En Belgique, outre la rédaction de leurs mémoires, les exilés se réunissent de temps en temps, par petits groupes. Ils parlent quelquefois du mauvais ou du bon vieux temps. Les coteries et les inimitiés subsistent. Les relations sont parfois compliquées. David peint le portrait de son ami Siéyès, Barère a sauvé David au 9 Thermidor, mais Siéyès a voulu “la peau” de Barère et ils se haïssent froidement. De même, Thibaudeau a voulu la mort de Barère, mais il a démoli le projet constitutionnel de Siéyès, qui n’a pas pardonné. Comme quoi, les amis de leurs amis sont parfois ennemis irréconciliables. De même, Vadier et Chazal qui auraient voulu mutuellement se voir guillotinés, sont voisins. Ambiance quand ils se croisent dans le square de leur quartier !
En exil, quelques faits historiques sont élucidés. Vadier avoue avoir installé des fleurs de lys chez Robespierre pour le discréditer. Cambon avoue être l’auteur du terrible : “Battre monnaie sur la Place de la Révolution.” Ou, en d’autres termes, à mesure que les têtes tombent, le trésor public se remplit.
Des polémiques surréalistes entre survivants éclatent. En 1823, Siéyès répond à la publication du Mémorial de Sainte-Hélène par Las Cases :“On s’acharne encore sur un vieillard proscrit et mourant en terre étrangère”. En 1824, Barras réplique à Gohier, dernier président du Directoire, qui lui reproche d’avoir tué la République en 1799. En 1829 encore, dans ses mémoires, Levasseur dénonce la corruption de Merlin de Thionville, qui, de Paris, exige en vain un démenti.
Car, malgré eux, à jamais, les conventionnels se souviennent. D’après Dumas, Barras aurait dit le jour de sa mort, en parlant des policiers du Roi qui guettaient ses papiers personnels : “Ils auront beaucoup à déchiffrer, car j’en ai sali, du linge, depuis le 9 Thermidor !”. Il les avait remplacés par les notes de sa lingère. Cette mémoire leur donne même des cauchemars. On raconte que Siéyès, devenu gâteux à la fin de sa vie, dit un jour à son domestique :“Si Monsieur de Robespierre vient, dites que je n’y suis pas”.
Les exilés n’ont plus d’action politique. Certes, ils pouvaient s’attendre à des représailles en cas d’agitation républicaine, mais que risquaient-ils de pire au fond, et surtout, quels tourments pouvait-on leur infliger qu’ils n’aient déjà endurés ? Le fait est que la Restauration ne voit aucun ancien conventionnel s’associer à une entreprise de propagande. Aucun journal, aucun discours, aucune réunion. Pour contre-attaquer sous la Restauration, il leur faudrait se réunir. Le temps passant, les ex-conventionnels se reprennent à estimer des adversaires qu’ils avaient exécrés. Dès 1795, Louvet avait tendu la main à ses bourreaux. Depuis, dans l’esprit des survivants, sous les coups de la propagande, la Convention forme un tout. Dans ses mémoires, Levasseur défend les Girondins qu’il avait traités en criminels, autrefois.Les fractures politiques se sont donc estompées. L’adversaire, leur bourreau commun, leur situation, tout devrait les mobiliser. Mais, ils conservent les haines personnelles de la Convention. Les conflits de personne, ajoutées à l’âge, les neutralisent. Politiquement, le malheur les rapproche mais les vengeances inassouvies les divisent jusqu’à leur dernier instant. Voilà pourquoi ils restent séparés, n’entreprennent rien en commun et ne défendent pas leur oeuvre collective. L’essentiel de leur vie est d’ennui, d’amertume et de chagrin.


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