La mort vient les cueillir, l’un après l’autre. Avec eux, la Convention s’éteint lentement. Des hommes connus de toute l’Europe disparaissent, comme les pages de l’Histoire se tournent. Quelques vieillards, autrefois fondateurs de la République et maîtres de l’Europe, autrefois géants, s’écroulent un à un. De cette France capétienne, les Conventionnels exilés en sont loin à tous égards. Loin de leur patrie, Carnot, Cambon, Thuriot, Prieur de la Marne, Vadier, quittent sans funérailles nationales et sans assistance du clergé catholique, le monde qu’ils ont voulu transformer et qu’ils ne comprennent probablement plus. Seule consolation, ils ont le plus souvent à leur chevet, plusieurs de leurs anciens collègues. Pas tous. Seul en exil à Madère, l’ancien président Bernard de Saintes meurt le 19 octobre 1818. Le Consul de France note : “Son corps a été jeté à la mer, les autorités ecclésiastiques n’ayant pas permis qu’il soit enterré dans une église …”
Après leur mort, leur fantôme fait encore peur ! La mort des ex-conventionnels, reste toujours un petit évènement. Leur attitude vis-à-vis de la religion et du clergé, les réactions officielles, l’enracinement local, l’assistance de leurs anciens collègues, rendent ces décès pathétiques. Les mesquineries des fonctionnaires de la Monarchie, ou des ministres du divin office ajoutent le sordide au malheur. Seule exception, David, grâce à la gloire acquise par sa peinture, reçoit les témoignages de sympathie des Bruxellois. Mais en France, le 16 mars 1828, le curé refuse de prêter les ornements religieux pour enterrer le régicide Venaille, mort subitement à Romorantin. La famille décide alors un enterrement civil. Le convoi, suivi par une foule nombreuse et par des membres de la municipalité, donne lieu à une manifestation anticléricale. Le 23 juillet 1829, le régicide Laignelot meurt à Paris. L’avocat Grand, dans l’éloge funèbre, le qualifie de “vertueux”. Grand est aussitôt suspendu de ses fonctions, puis définitivement révoqué.
Plus significatif encore est le sort réservé à la sépulture de Bertrand L’Hodisnière, ancien Girondin régicide, opposant farouche au 18 Brumaire, non signataire de l’Acte aditionnel, incarcéré puis expulsé en 1816 en toute illégalité. Revenu en décembre 1818, Bertrand L’Hodisnière meurt le 30 mars 1819, à La Carneille, dans l’Orne. Sa veuve fait inscrire sur le monument funéraire : “La patrie perdit en lui un de ses meilleurs citoyens et la liberté un de ses plus zélés défenseurs.” Six ans plus tard, le 20 mars 1825, le Procureur du Roi, de Girardville voit soudain une “injure à la royauté” dans l’épitaphe. Aidé d’une brigade de gendarmerie, il brise le marbre incriminé. La veuve fait appel. L’injure à la royauté est confirmée. Nouveau recours. Après une longue procédure et l’intervention de Lanjuinais, ancien conventionnel et député sous la Restauration, l’affaire parvient devant la Chambre. L’ordre du jour définitif fut prononcé sur cette violation de sépulture, le 30 mars 1829. L’injure à la Royauté est confirmée à la suite d’un débat où la Convention fut une fois de plus vouée aux gémonies.
Ainsi, les mauvais traitements infligés aux conventionnels, même morts, sont autant de marchepieds pour les arrivistes de la Restauration. Mais à l’aube de l’année 1830, alors que commence leur quinzième année d’exil, alors que la vieillesse, la solitude, la pauvreté, se font chaque jour plus impitoyables, les régicides sont loin d’imaginer le magnifique cadeau que Paris en révolution va leur apporter.


(c) Philippe Hernandez - contact@lesfondateursdelarepublique.com