Loin des salons parisiens, pour beaucoup d’anciens Conventionnels ont seulement le souci matériel de leur survie. Il leur faut bien vivre. Les années passent et l’Empire, qui est après tout le gouvernement de la France, semble appelé à durer. D’anciens Montagnards obtiennent alors des fonctions d’importance variable et les occupent avec plus ou moins de bonheur. Deux d’entre eux, arrêtés après l’émeute du 12 Germinal An III à la Convention, ont eu leur part de déconvenue. Le pédagogue Léonard Bourdon, ancien Ultra, supplie tant et tant qu’il obtient un poste dans les hôpitaux militaires. Mauvais calcul. Il meurt à Breslau, en Prusse, en mars 1807, au milieu des blessés de la Grande Armée. Quelques jours avant, le médecin Duhem, qui avait partagé la cellule de Bourdon au Fort de Ham, mourrait dans les hôpitaux de Mayence en soignant les blessés qui revenaient de la bataille d’Eylau. En 1801 déjà, en Espagne, il avait échappé à la populace qui le poursuivait en criant : “Tueur de Roi, Tueur de Dieu !” Albitte, autre montagnard de choc, meurt d’épuisement en pleine retraite de Russie, à la suite de l’administration de la Grande Armée. Audouin sollicite, mais les autorités se méfient toujours du virulent journaliste montagnard. Audouin n’obtient qu’un poste secondaire dans les douanes. Les anciens montagnards Pérard, Panis, Roux et Moyse Bayle trouvent tous un poste dans les services de la police. A la tête de ces services, Fouché montre là son esprit de corps.
D’autres montagnards, ralliés après une période d’opposition, connaissent des sorts plus enviables. Tout se passe comme si Bonaparte, après avoir cédé à une première impulsion de rejet, commence à trier les “récupérables”.
Saint André, l’ancien membre du grand Comité de Salut Public, devient super-préfet des départements de la rive gauche du Rhin. Baron d’Empire, il garde les habitudes et le langage d’un jacobin. Une anecdote rapportée par Beugnot décrit le genre d’avanies auxquelles étaient confrontées quotidiennement les anciens de la Convention dans les milieux officiels sous l’Empire. Un jour, alors que Saint-André s’apprête à dîner avec l’Empereur, des officiers chamarrés murmurent sur son passage au sujet de sa tenue austère. Saint-André les interpelle : “Vous ne dites pas tout. Dès que j’aurai tourné le dos, vous direz : ”En vérité, on ne conçoit pas l’Empereur de faire dîner avec l’Impératrice, un Conventionnel, un votant, un collègue de Robespierre au Comité de salut Public, qui pue le Jacobin une lieue à la ronde.” Et après avoir défendu l’oeuvre du Comité de Salut Public, Saint-André ajoute cette prédiction toute Montagnarde : “Au surplus, la fortune est capricieuse, elle a élevé la France bien haut et elle peut la faire descendre, qui sait, aussi bas qu’en 1793. Alors on verra si on la sauvera par des moyens anodins, et ce qu’y feront des plaques, des broderies, des plumes et des bas de soie blancs !” Saint-André meurt du typhus en 1813, à Mayence, en organisant les hôpitaux et les soins pour les malades de la Grande Armée.
Saliceti a le même profil de Montagnard lucide.Madame Cavaignac dit de lui : “Le souvenir de ce gigantesque Comité de Salut Public vivait en lui !” et Napoléon : “Dans un moment de crise, Saliceti valait à lui seul une armée de cent mille hommes !” Compatriote de Bonaparte, il est à l’origine de sa fortune en 1793. Membre des Cinq-Cents, il s’oppose au Coup d’Etat, puis sert loyalement l’Empereur comme ministre du Roi de Naples, sans illusion, avant de mourir empoisonné. Les talents de Lamarque, d’abord exclus du Corps Législatif, sont mis au service de la haute administration. Le Jacobin devient préfet. L’ancien girondin Poullain-Grandprey, exclus du Corps Législatif également, refait surface dans la magistrature grâce à Bernadotte. L’homme de Varennes, le farouche jacobin Drouet, devient sous-préfet. Le Ministre de l’Intérieur du Directoire, Quinette, qui s’opposa au Coup d’Etat, obtient son pardon et devient préfet, baron et Conseiller d’Etat. Les sévères montagnards Thuriot et Méaulle deviennent finalement Chevaliers d’Empire. Ainsi, conserver des principes sans concessions est chose malaisée. Pour obtenir une place, alimentaire sinon grassement payée, ils sont parfois obligés de quémander. L’indépendance de l’esprit républicain est mise à rude épreuve. Surtout quand elle ne s’accompagne pas de l’indépendance matérielle. L’aisance d’Amar ou d’Azéma est l’exception.
Donc, sous l’Empire, en simplifiant, les Conventionnels survivants se partagent en trois catégories. Les plus discrets, dépourvus de talents et de convictions sont hors jeu. Les talents sans convictions servent l’Empire. Les convictions avec ou sans talent, les républicains purs et durs, essentiellement d’anciens Montagnards et d’anciens Girondins, sont dans l’opposition. Ils sont surveillés, voire maltraités. De 1800 à 1804, un courant porte vers l’opposition des républicains sincères mais crédules, ralliés dans un premier temps au coup d’état. A l’inverse, de 1800 à 1814, un courant de républicains, sincères mais réalistes, rallie l’Empire .


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