En dehors de la participation active au complot, deux attitudes sont possibles. D’un côté, acceptation du coup de force, préservation de l’avenir, reniement et carrière. De l’autre, opposition, défense risquée des convictions, intransigeance, principes.
En fait, la ligne de partage est plus nuancée. Parmi les soutiens du coup de force, il apparaît rapidement que la propagande de la famille Bonaparte a nourri la crédulité de nombreux députés. Sur le moment, beaucoup croient sincèrement que Bonaparte va maintenir la liberté. Malgré l’usage de la force armée, son passé (il était lié au frère de Robespierre) permet de penser qu’il va sauvegarder quelques-uns des principes de la Révolution.
Par ailleurs, le prestige parlementaire de Siéyès, qui a été a l’origine de la Révolution, dédouane beaucoup de ceux qui ont des scrupules. Si l’illustre Siéyès marche avec Bonaparte, c’est que Bonaparte est un vrai défenseur de la liberté. Mais Siéyès se trompe sur Bonaparte, et avec lui, se trompent un grand nombre d’anciens Conventionnels. Savary entreprend leur justification : “Des mains pures, guidées par l’expérience, vont reconstruire cet édifice (la Constitution), usé dès sa naissance. Que des hommes inquiets se plaisent à rechercher dans l’histoire les exemples de César et de Cromwell, pour moi, j’aime à reposer ma pensée sur un exemple plus consolant et plus récent, celui de Washington.”
De ce point de vue, compte tenu de ce que deviendra le Consulat, l’arrivée de Bonaparte au pouvoir est un véritable piège politique. Des personnages de premier plan s’y laissent prendre et contribuent ainsi à jeter le doute dans l’esprit des républicains. Des ex-conventionnels illustres ou connus, comme Carnot, Pilastre, Laloy, Grégoire, Lecointe-Puyraveau, Bailleul, Daunou, Mathieu, Thibault, en sont victimes.
Tous ceux-là s’aperçoivent peu à peu qu’ils ont été dupés.Sous prétexte de sauver la France de l’anarchie, ils offrent la République en cadeau à l’ambition d’un seul. Ils prennent conscience de leur tragique erreur, chacun à leur tour. Ainsi, l’ancien montagnard Poultier d’Elmotte y “croit” quelques mois jusqu’à ce que son journal soit supprimé. Mathieu dénonce des “vibrations despotiques qui les environnent” . Ou encore plus tardivement comme Vernier, tous, ils rejoignent l’opposition à la dictature.
Mais la plupart du temps, les ralliés de la première heure évoluent dans une autre direction. Ils ne tirent pas les mêmes conséquences de la montée de la dictature. Comme pour Berlier, Thibaudeau et Chazal, les vélléités d’opposition, les alarmes républicaines sont apaisées avec des avantages de plus en plus substantiels et compromettants, jusqu’à des titres de Comte ou de Baron. Les piègés finissent par taire leurs scrupules et reconnaître sans réserve le nouveau maître. Ils devront avaler d’autres pilules, de plus en plus amères qui les mettront en contradiction avec leur passé. Leur fortune se construit aux dépens de leur droiture. La première concession est la plus difficile. Ensuite, ils se refusent à mettre en cause leur situation si chèrement acquise.


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