Alors que des émeutiers sont guillotinés à Paris, les républicains sont massacrés à Tarascon. Mais ce massacre-là intéresse peu les nouveaux maîtres de l’assemblée. En revanche, la nouvelle de la révolte des ouvriers de Toulon, révolte qui sera réprimée dans un bain de sang par l’armée, offre, aux Royalistes de la Convention, prétexte à de nouvelles proscriptions.
Les Royalistes ont la partie facile et atteignent l’apothéose. Depuis le début de la Convention, ils n’ont participé à aucune décision importante. En ce printemps 1795, cette virginité politique leur donne un terrible ascendant moral et psychologique. Affectant de ne pas avoir de sang sur les mains, d’avoir en horreur la Terreur, les suspects, le Tribunal Révolutionnaire, la guillotine, ils feignent d’ignorer les causes de cet arsenal répressif. Ils oublient la formidable lutte menée contre la Contre-Révolution, en France et aux frontières. Les Royalistes inventent alors la légende du Progrès accouchant invariablement de la Barbarie. Pour eux, la Convention a été aux mains d’une poignée d’hommes cruels, sanguinaires et monstrueux, produits inéluctables de la démocratie. Les Royalistes de la Convention fouillent le passé et accusent une foule de députés d’avoir été complices de Robespierre, de ne pas avoir dénoncé la dictature collective des Montagnards ou, plus vaguement encore, d’avoir participé à la Révolution. Leurs journaux attaquent même des députés bien modérés, et jusqu’à Siéyès : “C’est avec votre Déclaration des Droits à la main, qu’on a égorgé vos collègues, vos bienfaiteurs, vos parents, une génération entière. Regardez, avide métaphysicien, vous avez du sang jusqu’aux genoux !” Ce prétendu crime n’a aucun rapport avec la récente insurrection. Mais elle donne l’occasion de déployer cette vengeance à retardement et d’avoir à leur merci presque tous les députés.
On touche là une situation extraordinaire. La Convention se torture et cherche parmi ses propres membres, des complices de ceux qui ont défendu … la République. La souveraineté du peuple, l’inviolabilité de ses représentants, si souvent invoquées pour obtenir le rappel des 73 puis des Vingt-Deux, ont curieusement disparu. La Convention laisse faire. Celui qui s’opposerait aux proscriptions serait aussitôt proscrit à son tour. Or, à cet instant, dans l’esprit des députés, proscription égale échafaud.
Et la réaction peu glorieuse de Panis, s’explique. Panis, presque muet depuis dix-huit mois, a la mauvaise idée d’ouvrir la bouche pour défendre son ami Laignelot. Immédiatement traité de conspirateur par de nombreux députés, Panis s’effondre, s’arrache les cheveux et implore l’assemblée :“Moi, un conspirateur ? Ah, mon Dieu, Messieurs mes collègues, c’est affreux !” Décrété d’arrestation, il éclate en cris de désespoir et est emporté hors de la salle : “Un instant, messieurs mes collègues, messieurs, un instant !” Expédié aussitôt en prison, Panis n’importune plus les Royalistes par son bavardage intempestif. En revanche, Laignelot peut en profiter, à travers le mur de sa cellule.
Le 24, deux arrestations de député. Le 25, une. Le 27, il est décrèté que huit des Montagnards arrêtés passeront devant une Commission Militaire, parce que, comme dit le Royaliste Gamon, “la présence des assassins de la patrie dans le sein de la Convention déshonore la représentation nationale”.Les dénonciations les plus absurdes pleuvent et sept autres députés sont décrètés d’arrestation. Le 28, le Royaliste Henry-Larivière se déchaîne. Presque tous les membres encore en liberté des anciens Comités sont arrêtés, soit neuf députés dont Saint-André et Lindet, malgré des témoignages courageux en leur faveur. Leur crime est d’avoir défendu leurs collègues.
Carnot défend une nouvelle fois la thèse peu crédible de l’irresponsabilité. Cette fois, il cherche à se sauver lui-même, car Lindet vient d’être arrêté. Carnot ne convaint pas. Mais pour une fois, et victorieusement, des Thermidoriens s’opposent aux Royalistes. Legendre soutient Carnot, et au moment du décret fatal, Bourdon de l’Oise le sauve de l’arrestation avec le fameux :“Il a organisé la victoire !” C’est plus que n’en peuvent supporter les héros. Le 29 mai, l’ancien président de la Convention, seul membre du Comité de Sûreté Générale qui refusa de signer l’arrestation de Danton, Philippe Ruhl, est retrouvé mort dans sa chambre, un couteau ensanglanté au pied de son lit.
La Convention continue sur sa lancée. Les Royalistes font la loi, à tous les sens du mot. Le 3 juin, sur huit députés élus aux Comités, un seul est républicain. Le lendemain, le Royaliste Lanjuinais est élu Président de la Convention.
Quand des Girondins comme Louvet et Guyomar, des Thermidoriens comme Fréron et même des Royalistes comme Lesage, réclament un Tribunal ordinaire, les hommes acquis à Louis XVIII, Clausel, Rovère, Bourdon de l’Oise, Henry-Larivière, imposent la Commission Militaire dont, selon le Girondin Guyomar, “tous les juges sont vendus à la cause de la royauté !” Et les Royalistes, si longtemps maintenus dans l’ombre, imposent maintenant silence aux républicains, à tout instant accusés de terrorisme. Après avoir supprimé le Tribunal Révolutionnaire, la Convention cède encore quelques uns de ses membres à la vengeance. Le 1er juin, neuf autres députés Montagnards sont arrêtés en vue d’un jugement.
Où sont passés les fondateurs de la République ? Les derniers Montagnards n’ont plus qu’à se taire ou à mourir. Se taire, c’est ce que fait Audouin, qui cesse la parution du “Journal Universel”, le 2 juin. Mourir, c’est le choix de Maure, qui se tire une balle dans la bouche, le 3 juin.
Quand les Royalistes célèbrent en grande pompe la mémoire de Féraud au cours d’un fête funèbre à la Convention, Louvet lui-même, emporté par la fureur des Royalistes, sacrifie au rituel de la diatribe anti-montagnarde. Les demandes des Montagnards au 1er Prairial, convertissant en décrets les demandes du peuple de Paris affamé, n’étaient que les “vils échos de quelques brigands”. Louvet, égaré, demande “la mort des chefs coupables”.
Pendant tout ce temps, les massacres de républicains continuent dans tout le Sud-Est. A Marseille, un nouveau type de massacre est inauguré. Cette fois, des Conventionnels Royalistes eux-mêmes organisent ou favorisent les meurtres. Des députés s’illustrent dans ces tueries : Chambon, Cadroy, Durand-Maillane, Guérin, Mariette et d’autres. Isnard, comme à son habitude, harangue la foule en jetant de l’huile sur le feu : “Si vous n’avez pas d’armes, prenez des bâtons ; si vous n’avez pas de bâtons, déterrez les ossements de vos pères et frappez les terroristes !”
A Paris, le 12 juin, les députés arrêtés à la suite du 1er Prairial sont à leur tour convoqués devant la Commission Militaire. Beaucoup s’étaient évadés. Six ont refusé de fuir. Contre toute vraisemblance, il leur est reproché d’avoir comploté l’insurrection et d’avoir voulu égorgé la Convention. Peu importe. Sans défenseur, sans jurés, sans témoins, sans preuves, la Commission qui a reçu des ordres, les condamne à mort le17.
Or les six sont des figures du patriotisme : le mathématicien Romme, ancien président, auteur du Calendrier Républicain, Bourbotte, héros de la guerre de Vendée, le premier qui voulut juger Louis XVI, Goujon, Ministre à 27 ans, le seul député qui s’opposa au retour des Vingt-Deux, Duquesnoy, un des héros de Wattignies, Soubrany, idole de l’Armée des Pyrénées Orientales, qui mangeait et dormait avec les soldats, Duroy, pourfendeur de la Loi des Suspects, qui au cours de sept missions, ne fit pas condamner un seul individu.
Le 19, la Convention, abasourdie, livre encore aux Royalistes le décret d’accusation contre Lebon. La Convention ne consulte même pas les députés par appel nominal, comme la loi l’exige. Les républicains savent maintenant jusqu’où se porte “leur délire”.


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