Enfin, le 8 mars, le débat commence sur la réintégration des Vingt-Deux hors-la-loi. Les derniers députés Montagnards, au nombre d’une centaine, protestent avec véhémence. Pour une fois, ces restes de la Montagne, appelés les Crêtois parce qu’ils siègent au sommet de la partie gauche de la salle, ne sont pas isolés. Des centristes, et même des Thermidoriens, réprouvent la réintégration des Vingt-Deux. Pathétique, le Thermidorien Bentabolle essaie de sauver l’honneur :“Est-ce le 31 Mai (1793) qu’on veut attaquer ?” Comme si la vérité venait de lui être révélée, Bentabolle défend le coup d’état du 2 Juin 1793, demande à la Convention de ne pas se déjuger, de ne pas faire le jeu de l’aristocratie. Il accuse la Droite de lâcheté. “Quel est celui qui pourrait prouver qu’il a exposé sa tête ? (pour défendre les proscrits)”
Aux protestations de l’extrémité gauche, la Droite répond violemment. Le député Montagnard Armonville est passé à tabac à son arrivée à la Convention par des Muscadins. Siéyès, qui préfère pourtant d’habitude les discussions théoriques aux effets de tribune, insulte les Crêtois :“Insensés, factieux !” Legendre, qui voulait autrefois mourir à la tribune plutôt que d’accepter le retour des Vingt-Deux, traite la gauche d“’ivrognes”.En réponse, le Montagnard Gaston tire son sabre. Mais les Crêtois ne décident plus, ils témoignent. De leur côté, les Thermidoriens sont obligés de s’allier à l’extrémité droite ou d’admettre leur défaite en silence.
Le lendemain, malgré les restrictions demandées par les Thermidoriens Lecointre et Reubell, la Convention réintègre les Vingt-Deux sans aucune réserve. Dans les débats, l’écrasante majorité de la Convention s’est prononcée pour la réintégration. Mais, au moment du vote, le Montagnard Goujon se lève pour voter contre la réintégration. Il est le seul.Les Vingt-Deux ne l’oublieront pas et lui feront payer ses convictions au prix fort.
Pourquoi une telle passion ? Qui sont ces Vingt-Deux ? Le nombre est encore plus secondaire ici que pour les 73. Plus encore que les 73, les Vingt-Deux ont à se venger et sont des martyrs. En outre, ce sont des orateurs et des chefs. Lanjuinais, Henry-Larivière, Lesage, Gamon, ont toujours été Royalistes. Defermon, Kervélégan et Doulcet-Pontécoulant, s’en sont rapprochés depuis leur proscription. Deux seulement, Louvet et Larévéllière sont restés républicains. Presque tous sont des proscrits de la première vague, celle de juillet 1793. Tous ont appelé à la guerre civile. Certains se sont terrés dans des conditions parfois misérables, sursautant au moindre bruit pendant dix-huit mois. D’autres se sont enrôlés parmi les adversaires de la Convention. A l’unanimité de la Convention, ils ont été déclarés traîtres à la patrie et condamnés à mort. Ceux qui ont soutenu leur condamnation à mort s’en excusent aujourd’hui en invoquant la prétendue dictature des Montagnards. Car les Vingt-Deux bénéficient et abusent du prestige et du patriotisme républicain des Girondins guillotinés. Le retour des Vingt-Deux donne donc un formidable coup de fouet aux ambitions des Royalistes. Politiquement, il ramène la Convention deux ans en arrière, à l’époque où les Royalistes cherchaient à manipuler les Girondins républicains.Mais les Royalistes ont cette fois l’avenir devant eux.
Dès le 9 mars, d’ailleurs, à la demande des Vingt Deux, l’ancien maratiste Dumont qui a abdiqué toute fierté, obtient l’annulation de la fête commémorative du 31 Mai et du 2 Juin. De plus, les émigrés peuvent désormais rentrer en toute légalité. Il leur suffit de déclarer qu’ils ont dû quitter la France à cause du 31 Mai. La Convention écoute avec condescendance et jubilation la nouvelle justification du Thermidorien André Dumont. Contre toute vérité, Dumont, responsable de plusieurs condamnations à mort, ose prétendre, implorant le pardon des 22 : “J’ai préféré le ridicule au sang. On me demandait du sang, j’envoyais de l’encre !”


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