Ce matin du 20 mai 1795 ou 1er Prairial, le journal subversif de Gracchus Babeuf a été distribué dans les quartiers populaires. Un semblant de Comité insurrectionnel a organisé une nouvelle journée. Une foule immense a envahi la salle et les tribunes. Et à nouveau, hommes et femmes scandent :“Du pain ! Du pain ! Du pain !” Les émeutiers applaudissent la lecture du plan d’insurrection devant les députés interdits. Puis après plusieurs échauffourées dans la salle même des séances, après huit heures d’invectives, huit heures pendant lesquelles les femmes ont hurlé presque sans interruption :“Du pain ! Du pain !”, les trois quarts des Conventionnels ont quitté leur poste.
Le député Féraud, qui s’est opposé à l’entrée de la foule, est lynché.Sa tête coupée, mise au bout d’une pique, est saluée par le Président Boissy d’Anglas. Tous les Crêtois sont restés en séance et cherchent à calmer la foule menaçante qui refuse d’évacuer la salle tant que des décrets n’auront pas officialisé sa victoire. Vernier, président Girondin, organise des débats et amende les textes présentés par les députés Crêtois. Quantité de motions et de lois sont votées dans le brouhaha, alors que cent députés au plus, noyés parmi les émeutiers, sont dans la salle. Legendre et le Royaliste Delecloy essaient de discuter les décrets. Ils sont chassés de la Convention par les manifestants. Une Commission extraordinaire de quatre membres est constituée. Elle remplace le Comité de Sûreté Générale et doit prendre des mesures de salut public. Ses membres sont Duroy, Bourbotte, Duquesnoy et Prieur de la Marne. Mais cette Commission n’a pas le temps de prendre ses fonctions. Par lassitude, la foule a déserté la Convention. Il est une heure du matin quand les sections royalistes chassent les derniers émeutiers et permettent aux députés revenus de leur frayeur, de reprendre séance.
Une séance comme celle du 1er Prairial marque à jamais les hommes politiques. Rien ne peut intimider celui qui a légifèré au milieu des piques. Rien non plus ne peut effacer le sentiment de terreur physique ressenti par les députés pétrifiés. La tête sanguinolente de leur collègue semblait leur dire : “Vous pourriez être à ma place !” Sous ce rapport, la psychologie interfère avec la politique. Inconsciemment, la honte pousse beaucoup de députés à la vengeance contre les criminels. Pas moins de quatorze députés sont arrêtés pour être jugés. Parmi eux, Romme, Goujon, Soubrany, Duquesnoy, Ruhl, Prieur de la Marne, Duroy, Bourbotte.
Or, quel est en réalité leur crime ? Ils ont eu le courage de rester en présence de la foule excitée, le courage de participer aux débats, le courage de calmer la foule. C’est le grand défoulement de la peur, un véritable jeu de quilles meurtrier. Les accusations arrivent de tous côtés. Le Girondin réactionnaire Defermon, Thibaudeau, les Thermidoriens néo-royalistes Tallien, et Bourdon de l’Oise, le Royaliste Pierret, dénoncent “les complices des terroristes.” Et ils veulent en finir rapidement. Tallien retrouve une formule utilisée au 9 Thermidor :“Il ne faut pas que le soleil se lève et que ces scélérats existent encore… Mettons tous la main à l’oeuvre et terminons promptement la Révolution.” Il suffit de lancer un nom pour que le député cité soit traîné à la barre et arrêté en attendant le jugement. Le lendemain, la Droite de la Convention est toute à sa victoire. Il est décrèté entre autres mesures démentes, que les individus non députés, arrêtés la veille dans la Convention, seront guillotinés sans jugement.
Mais l’insurrection reprend, plus puissante encore que la veille. Les canons de toutes les sections, y compris des sections royalistes, passent à l’émeute. Les émeutiers encerclent la Convention, protégée par un mince cordon de gardes venus des quartiers riches. Devant la catastrophe imminente, Legendre, qui a beaucoup vieilli en peu d’années, devient fataliste : “Nous mourrons tous, un peu plus tôt, un peu plus tard…Il n’appartient plus qu’au destin à règler l’ordre des choses” et Lanjuinais, éternel adversaire de Legendre autrefois, corrige son collègue avec mélancolie et affection : “A Dieu seul.” La Convention se recueille en attendant l’invasion. Elle ne veut plus fuir comme la veille. Mais la foule, hésitant à ouvrir le feu, n’avance pas. Alors, l’assemblée invite habilement des délégués des émeutiers à négocier. Elle leur promet tout ce qu’ils réclament. Et après la dispersion de la foule satisfaite, elle appelle des troupes de lignes pour la défendre et la répression reprend de plus belle. Quelques troubles subsistent encore le 22 mai, notamment, évènement unique dans toute la Révolution, l’enlèvement par la foule d’un condamné à mort sur le trajet qui le menait à la guillotine.
Pourtant, le 23, le calme est complètement rétabli et la répression s’installe.Des commissions sont organisées pour juger toutes les personnes arrêtées, y compris les députés. Les sections rendent leurs canons, les sans-culottes leurs piques. Mais les défenseurs de la Convention, bourgeois et royalistes, gardent leur fusil. La Convention, déjà très frileuse à l’égard des mouvements de foule, désarme tous les citoyens des sections populaires.
Le peuple de Paris neutralisé, cette fois, la Révolution est bien morte. Désormais, la puissance populaire ne soutient plus la conscience des hommes politiques démocrates et progressistes. Surtout, la Convention décide de s’appuyer désormais sur l’armée pour sa survie politique. C’est le vice fatal aux démocraties, dénoncé tant de fois par Billaud-Varenne et Robespierre. Dès ce moment, la Première République agonise.


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