Pendant ce temps, le peuple a des préoccupations d’une autre nature et autrement plus impérieuse. Le froid et la faim tuent. A Paris, la police dénombre des centaines de suicides et de nourissons abandonnés. La colère gronde. Chaque jour qui passe dans l’indécision ajoute à la fureur de milliers de parisiens. Les autorités de Paris sont débordées. Le 16 mars, le Directoire de Paris est dissous. Le 17, une députation des sections est admise et réclame une seule chose : “Du pain !” A la Convention, Lecointre, habitué des provocations, réclame l’application immédiate de la Constitution Montagnarde. Mais la majorité conservatrice de la Convention ne mesure pas encore le danger. Au contraire, le 20, comme si il était sourd aux bruits de la rue, un des plus virulents Royalistes à peine rentrés, Lesage d’Eure-et-Loir, réclame déjà la restitution des biens des condamnés à leurs familles. L’admission de cette demande discréditerait toutes les mesures de répression prises par les gouvernements révolutionnaires successifs pour la survie de la République.
Le 21, une nouvelle députation des sections, formée de délégués en guenilles, réclame du pain et la Constitution montagnarde de 1793. En réponse, la Convention vote une loi dite de Grande Police, concoctée par Siéyès, qui cherche à confier la politique aux gens aisés et bien élevés. La loi interdit les attroupements sous peine de déportation, comme s’il suffisait d’interdire et de déporter pour résoudre le problème de la famine menaçante. Le Montagnard Châles y voit clair : “Les nouveaux terroristes savent que le moyen de la guillotine est usé. C’est pourquoi ils inventent la déportation. On déportera par centaines les citoyens sans que personne n’en sache rien.”
Le 22, vient en discussion le rapport sur les quatre accusés des anciens Comités. Leur procès promet d’être long alors que la rue fermente de plus en plus. Lindet, à nouveau à l’ouvrage, les défend solidairement pendant six heures. Lindet, qui entreprend encore une courageuse apologie du 2 Juin, établit une comparaison accablante entre entre la situation de la République au 9 Thermidor (27 juillet 1794) et au 22 mars 1795. Après six mois de réaction, Lindet est resté lui-même. Il brave insolemment les proscrits réintégrés et reprend les termes de son intervention du 22 octobre :“La journée du 31 fut grande, heureuse, utile et nécessaire.” Sa tête est en jeu. Horrifiés, les Vingt-Deux transmettent leurs passions à toute la Droite de l’assemblée. Les Royalistes sont exaspérés. Henry-Larivière, Isnard, Lesage, trois députés récemment réintégrés, demandent son arrestation. La Convention ne les suit pas … encore.
Le 23, Carnot et Prieur-Duvernois, dans une intention louable, invoquent l’irresponsabilité des accusés, mais ils prennent Lindet à contre-pied. Amar, encore plus maladroit, implore le témoignage en sa faveur des 73, qu’il a fait emprisonner par son rapport du 3 octobre 1793, pour prouver qu’il les a bien traités ! ! ! Dans cette ambiance, Rouzet, un des Royalistes rentrés, refuse un Tribunal spécial, qui risquerait d’épargner les accusés.
Cependant, membres du Comité de Salut Public quand les chefs de la Droite étaient éloignés de la Convention, Carnot, Saint-André, Prieur-Duvernois, Lindet, sont très conscients du problème de fond : “Donnez un gouvernement au peuple car vous n’en avez pas !”
Le 24, Collot d’Herbois, un des accusés, réhausse le débat et se défend avec grandeur. Parlant pour la dernière fois à la Convention, il reprend l’argumentation de Lindet : “L’ombre de Capet est là, qui plane au-dessus de vous et qui anime vos ennemis. Vous qui l’avez jugé, vous êtes désignés. Vous qui ne l’avez pas sauvé, vous l’êtes aussi.”
Alors que débute le procès de Fouquier-Tinville et du Tribunal révolutionnaire, la Convention flotte quelque peu. Les excès des Royalistes l’inquiètent. Mais, le 30 mars, des pétitionnaires réclament à nouveau l’application de la Constitution de 1793, Constitution rédigée par Hérault de Séchelles et Saint-Just. En vain, les Montagnards Saint-André, Cambon et leur ancien allié, Cambacérès, soutiennent-ils les manifestants. Pour la Droite réintégrée, cette Constitution est l’oeuvre du Diable. D’ailleurs, quelques jours plus tard, le 3 avril, en plein délire réactionnaire, Legendre obtient la création d’une Commission, dite des Lois Organiques, afin de préparer, ou plutôt enterrer, la Constitution Montagnarde réclamée par les émeutiers.
Les Montagnards, qui voudraient profiter de la puissance du peuple, n’osent pas donner de directives, ni à l’assemblée, ni dans les sections. D’ailleurs, le peuple parisien sort de sa léthargie par désespoir et non par conviction. Sans Commune de Paris, sans Clubs, sans chefs, le peuple ne communique plus avec les représentants du peuple, même les plus préoccupés de ses intérêts. L’équilibre précaire de la Convention va disparaître sous l’effet d’un mouvement populaire incontrôlé. Quand enfin, il se sera apaisé, les maîtres du champ de bataille seront les royalistes.


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